Identification

Dernière communication à la société proustienne de Barcelone, Mathias Enard

Ecrit par Emmanuelle Caminade 05.10.16 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Poésie, Inculte

Dernière communication à la société proustienne de Barcelone, octobre 2016, 120 pages, 14,90 €

Ecrivain(s): Mathias Enard Edition: Inculte

Dernière communication à la société proustienne de Barcelone, Mathias Enard

Les écrits de Mathias Enard « ne se ressemblent pas l’un l’autre », souligne fort justement son vieil ami d’Inculte, Olivier Rolin, dans la courte et facétieuse préface de ce dernier opus, mais ils s’inscrivent néanmoins dans une continuité manifeste.

Un an après son érudit et foisonnant roman couronné par le Goncourt, ce prolifique auteur revient ainsi avec un petit recueil poétique au titre étonnant : Dernière communication à la société proustienne de Barcelone. Un titre qui résonne un peu comme un canular même si la capitale catalane a vu se constituer en mai 2015 sa première « Societat d’Amics de Marcel Proust ». Et sans doute ce clin d’œil à Proust éclaire-t-il ce lien, ce relais incessant entre lecture et écriture qui sous-tend l’œuvre de Mathias Enard.

S’il a beaucoup voyagé, cet écrivain aimanté par l’Orient et féru de poésie qui s’est passionné pour les langues (les langues ne sont-elles pas aussi comme les livres une invitation au voyage, à l’exotisme ?) est surtout un voyageur immobile parcourant une « steppe invisible », « toute cette étendue de [soi] » dont la « matière » organique s’avère le terreau de l’écriture. Un terreau qu’ensemencent tous ces livres « tombés comme des baies stériles dans la nuit » qui n’attendent qu’une étincelle pour renaître :

« Nous sommes des livres sur un tas

Nous attendons l’essence et l’étincelle

Elles viendront

Adeù amics

Vient la nuit où on ne peut plus peindre

Vient le jour qui ne se relève pas » (p.115).

Et ces poèmes qui sont à la fois écriture du monde et écriture de soi, fourmillent, comme toute l’œuvre de l’auteur, de clins d’œil et d’allusions, de citations et d’emprunts.

Dernière communication à la société proustienne de Barcelone s’ouvre comme Boussole sur le renouveau, le printemps du Winterreise cédant la place au « matin de Pâques » à Beyrouth – nous renvoyant aux Pâques à New-York de Cendrars, l’auteur de La Prose du Transsibérien.

C’est un livre également empli de nostalgie qui, s’acheminant vers son terme, vers la mort inéluctable, retrace le parcours d’une vie, de la vie, en ravivant des traces à demi-effacées, libéré de toutes les frontières par la grâce de la poésie. Un chant d’adieu au monde fertilisant une nouvelle page d’écriture, l’auteur abolissant le temps et l’espace en suivant les traces de « [son] cousin Guillaume de Poitiers » (« Pos de chantar m’es pres talenz… ») ou croisant Mutanabbi ou Al Walid, Mahmoud Darwich, Pessoa… tous ces « frères d’est en ouest les poètes » qu’il salue et interpelle.

Divisé en trois parties (Faire concurrence à la mort, Matière de la steppe, et Dernière communication à la société proustienne de Barcelone), ce recueil poétique aux formes variées, en vers libres débordant parfois sur leurs marges ou en strophes rimées, déploie toute une géographie intime, éclairant le monde d’un écrivain boulimique, ami des livres et polyglotte qui n’hésite pas à introduire d’autres langues dans ses poèmes (occitan, espagnol, catalan et même arabe) et cherche, non à concurrencer l’état-civil comme Balzac (premier romancier français à inclure un texte arabe dans un de ses romans) mais à « faire concurrence à la mort ».

La première partie nous fait entendre les échos étouffés du conflit libanais à Beyrouth, du génocide juif en Pologne et de la dernière guerre qui a déchiré les Balkans, tandis que la seconde, très mélancolique, remonte à l’origine, à cette enfance innocente « reine du temps » aujourd’hui disparue : « J’ai le regret des origines où rien n’avait encore de poids » (p.61).

Elle évoque les rêves d’une enfance embrassant le monde depuis la marge où elle est confinée, qui « croyait tout inclure dans l’éternité d’une phrase » et ignorait encore « le conflit de la sève et de l’âge». Une enfance qui tel le phénix renaîtra de ses cendres en la personne du poète.

Quant à la dernière, elle se montre audacieuse dans ses écritures bilingues qui alternent, ou mêlent dans le même vers, français et espagnol (et parfois catalan) – ce qui ravira les non-hispanophones de sonorités étranges les incitant à faire un effort, un pas vers l’autre. Parfois truculente (notamment dans les poèmes chantant certains quartiers chauds de Barcelone) ou loufoque, elle nous conduit à « l’asile psychiatrique du paradis » pour une « dernière interview à Leopoldo Maria Panero » et fait se rencontrer dans sa chambre mortuaire Marcel Proust et l’écrivain uruguayen Juan Carlos Onetti, faisant un dernier pied-de-nez à la mort. Elle achève ainsi le voyage sur un paradoxal sursaut de vitalité qui n’est pas sans rappeler celui de Boussole reprenant l’épigraphe schubertienne.

Dernière communication à la société proustienne de Barcelone, s’inscrivant dans le sillage de Proust et de Cendrars, deux grands voyageurs ayant traversé la mémoire et le temps, s’avère ainsi un recueil enchanteur où Mathias Enard, chevalier amoureux de la poésie, chante son éternel renouveau et nous offre les clés de son univers d’écriture :

« Voici ma promesse

Mon anneau m’enlèvera le doigt si je ne reviens pas

Cuento, cuentito

No pares, no pares

Veo un pez màgico en esa fuente

Que tintinea hablando de amor

Voici ma promesse

Je t’offre tout mon être de verbe et de rêve

Les plus puissantes couleurs de mon blason » (p.95).

 

Emmanuelle Caminade

 


  • Vu : 1650

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Mathias Enard

 

Né en 1972, Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone.
Il est l’auteur de cinq romans chez Actes Sud : La perfection du tir (2003, prix des Cinq Continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005), Zone (2008, prix Décembre, prix du Livre Inter ; Babel n° 1020), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, prix Goncourt des Lycéens, prix du Livre en Poitou-Charentes 2011) et Rue des Voleurs (2012).
Ainsi que Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

 



A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

Lire Tous les articles d'Emmanuelle Caminade

 

Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.