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Dépouilles, Eric Pessan

Ecrit par Benoit Laureau 30.07.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Essais

Dépouilles, Éditions de l’Attente, 143 pages, 16 €

Ecrivain(s): Eric Pessan

Dépouilles, Eric Pessan

Le silence des morts

Éric Pessan est auteur de romans, de pièces de théâtre, de fictions radiophoniques et de poésie. Aussi il n’est pas surprenant de percevoir ce nouveau roman au croisement des genres, des univers. Dépouilles est une œuvre polyphonique, bruyante, dans laquelle l’auteur se joue de la multiplicité des situations et des interlocuteurs. Ce carnet de notes funèbres, empreint de poésie, met en scène l’altérité, la confrontation de chacun à la dépouille, à ce corps-mort encombrant, chéri ou redouté.

Le rapporteur des paroles qui composent le corps du texte pourrait être un fantôme, ou plus vraisemblablement un employé de pompes funèbres, celui, discret et silencieux, qui se fait témoin des pleurs et effusions lors de la présentation des morts aux familles. Les propos ainsi rapportés, bribes solitaires ou échanges animés, se sont tous déroulés à cet instant précis, celui de la mise en bière, qui précède la fermeture du cercueil. Ces paroles anonymes sont libérées de manière anarchique – collées, juxtaposées – ou organisées sous forme de dialogue. Entre le roman polyphonique et la pièce de théâtre, les chapitres se succèdent, alternant chœurs et solos. Certains même sont dédiés au décor, quelque fois « vu du ciel ». Nous sommes spectateurs et contemplons cette scène à la fois de l’intérieur et de l’extérieur.

Pessan entretient un rapport étroit avec le langage et la parole. Il le déploie dans toutes ses formes et chaque roman devient un prétexte pour en explorer les potentialités. Avec Dépouilles, le langage fait face à la mort. Il remplace les larmes de ceux qui sont incapables de pleurer. Il apparaît comme un contrepoids face à l’inconnu, la perche qui empêche le funambule de fondre dans le vide. Une dilution de la douleur et de la peur dans le trop-plein de mots. Pourquoi chacun de ces êtres innomés, de ces individualités finalement fongibles, use de cet artifice ? Loin du fantasme des pleureuses orientales, cet instant particulier n’en est pas moins codifié, mis en scène, théâtralisé. Les dialogues des pleureuses, les élucubrations de ceux qui commentent le travail des thanatopracteurs, le prix du cercueil, des couronnes ou plaques mortuaires. Ce flot ininterrompu de lieux communs, comble le vide qui se crée autour du gisant, aussi sûrement qu’il permet aux vivants de tenir leur rôle.

Il y a ces corps qui ne sont exposés pour personne, qui échappent à cette comédie, – presque par chance se surprend-on à penser – oubliant que la solitude du corps était à l’image de celle du vivant. Mais pour la plupart, cette ultime exposition aux yeux de leurs proches, mise en scène destinée à rendre hommage au vivant, est le lieu d’expression du cortège des éplorés, proches ou simples voisins. Les pleureuses, côtoient les commères et les fantômes. « La mort n’est pas ici, ce n’est qu’un commerce, un artifice (…) on est au théâtre (…) on récite un texte ». Au pire, ce lieu devient celui des règlements de compte, entre vifs ou à l’encontre du mort, les commérages vont bon train et dans le meilleur des cas cet instant devient celui de la confession, une ultime chance de dire, de faire, et cela rassure. L’effacement de la religion, qui pourtant est à l’origine de ces rites, n’est présente qu’à titre anecdotique – « le saviez-vous, dans son cercueil, le défunt musulman est allongé du côté droit » – et se fait au profit de l’équilibre social et personnel.

Pessan est poète, et s’il ne censure pas les lieux communs des émotions liées au deuil, c’est parce que ces stéréotypes sont vecteurs d’humour et d’une certaine poésie. On ne retrouve pas le lyrisme symphonique et mystique des requiem, mais la sensibilité d’un chant fait de voix ordinaires qui s’élèvent pour contrer la peur du mort. Ces « mots d’adulte » servent à exprimer des émotions d’enfants, les doutes et peines du vivant face à la mort. Ces confessions chorales ou solitaires sont autant d’actes et de scènes où la parole se glisse, anarchique, sans réel début ni fin. Ce sont des morceaux de paroles. La ponctuation elle-même joue un rôle, elle devient le sentiment, les soupirs, hésitations et soubresauts des émotions exprimées. À l’image de ces récentes pièces de théâtre, il nous fait sourire et nous provoque en mettant en scène nos failles et les subterfuges quotidiens dont nous ne cessons d’user comme autant d’illusions de force et de détachement.

Mais il n’est pas sûr qu’il soit nécessaire de parler autant devant la mort. D’ailleurs, passée la frayeur de la disparition, « un à un les mots renoncent par honnêteté à tenter de dire ce qui va advenir, les mots rejoignent le passé, cet endroit où ils pourront se faire consolation, mémoire, histoire ». Le silence des morts en finit d’être bafoué, torturé, amplifié par les lamentations, regrets, souvenirs, ou mesquineries ordinaires des vivants, héritiers soulagés, ces inconsolables despotiques. « On a dit qu’elle serait contente de tous nous voir réunis, qu’elle aurait aimé ces fleurs, qu’elle n’aimerait pas nous voir pleurer, qu’elle aurait été touchée par les lettres, qu’elle aimerait une messe, qu’elle aurait adoré se sentir entourée, on a tant et tant et tant dit qu’on a oublié à quel point elle tenait au silence ».

 

Benoit Laureau


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A propos de l'écrivain

Eric Pessan

Éric Pessan, né en 1970 à Bordeaux, est un écrivain français. Il est auteur de plusieurs romans, de fictions radiophoniques, de textes de théâtre, ainsi que des textes en compagnie de plasticiens. Il anime également des rencontres littéraires et des débats, ainsi que des ateliers d’écriture. Il collabore aussi régulièrement au site Remue.net.


Romans


2001 : L'Effacement du monde, La Différence
2002 : Chambre avec gisant, La Différence
2004 : Les Géocroiseurs, La Différence
2006 : Une très très vilaine chose, Robert Laffont
2007 : Cela n'arrivera jamais, éditions du Seuil, collection Fiction & Cie


A propos du rédacteur

Benoit Laureau

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Rédacteur

 

Diplômé de fiscalité internationale, Benoit Laureau collabore depuis juin 2011 à La Quinzaine littéraire. Il est notamment responsable éditorial du Blog de La Quinzaine littéraire et du blog de poésie de la Quinzaine littéraire.