Identification

Dépasser la mort, L’agir de la littérature, Myriam Watthee-Delmotte (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola 29.08.19 dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais

Dépasser la mort, L’agir de la littérature, janvier 2019, 272 pages, 21 €

Ecrivain(s): Myriam Watthee-Delmotte Edition: Actes Sud

Dépasser la mort, L’agir de la littérature, Myriam Watthee-Delmotte (par Matthieu Gosztola)

 

Si le réel de la mort est le plus grand impossible à signifier, ce n’est pas uniquement parce qu’il est ce que l’homme ne saurait, par essence, se représenter autrement qu’en étant secouru par les prestiges de l’imagination (cf. La Mort de Jankélévitch). Le réel de la mort a ce « statut » dans le sens où tout réel, quel qu’il soit, résiste à la signification. Comme le résume la psychanalyste lacanienne Colette Soler, « le réel est ce qui résiste à la symbolisation. Dès que vous avez un signifiant vous […] pass[ez] dans le symbolique ». Autrement dit : dès que vous avez un signifiant, vous êtes ailleurs.

Ce réel de la mort nous est irrévocablement, à terme, échu. Et cette conscience que nous avons de notre finitude, si paradoxalement elle ne nous ouvre pas – pour reprendre les termes de David Le Breton dans Déclinaisons du corps – « à la ferveur du monde », peut être synonyme de désolation. Stéphane Bouquet murmure dans Le mot frère : « Nous sommes des fragilités disposées dans la mort ».

Et Myriam Watthee-Delmotte de remarquer : « La littérature est, en quelque sorte, toujours testamentaire : quelque chose est destiné à se transmettre et à survivre dans les pages. Écrire est une activité adressée : elle se pense au-delà de soi, dans un don qui attend l’échange. Un pari jeté dans la confiance, mais ancré dans le désarroi. Écrire est le fait d’un sujet, non pas d’un objet. Un sujet sous la menace de sa disparition, qui agit contre son anéantissement ».

Tous, chacun de nous. Nous mourons. Nous nous perdons les uns les autres. Douleur qui est fille des gouffres. Faut-il la combattre, cette douleur ? C’est ce que préconise Monelle (cf. Marcel Schwob, Le livre de Monelle) : « Avec un poinçon acéré tu t’occuperas à tuer patiemment tes souvenirs comme l’ancien empereur tuait les mouches. Brûle soigneusement les morts, et répands leurs cendres aux quatre vents du ciel. Ne joue pas avec les morts et ne caresse point leurs visages. Ne ris pas d’eux et ne pleure pas sur eux : oublie-les. N’embrasse pas les morts : car ils étouffent les vivants. Aie pour les choses mortes le respect qu’on doit aux pierres à bâtir. Ne souille pas tes mains le long des lignes usées. Purifie tes doigts dans des eaux nouvelles. Ne te mire pas dans la mort ; laisse emporter ton image dans l’eau qui court. Ne digère pas les jours passés : nourris-toi des choses futures ».

Myriam Watthee-Delmotte n’est pas d’accord. Pour elle, perdre quelqu’un, cela signifie ensuite « se tourner [vers lui] en tous sens », pour reprendre la formulation de Michel Deguy dans Desolatio. Et ce mouvement, si désordonné, si douloureux soit-il, est salvateur. Mouvement qui, d’abord tempétueux, acquiert ensuite une pesanteur qui le transforme en danse lente, savamment construite, ainsi que le note, à sa manière, Patrick Baudry dans La Place des morts : « On ne peut pas vivre sans les morts. L’on ne peut pas non plus vivre avec eux. Toute la question est celle d’une distanciation à construire. À manier et remanier. L’aventure même de la culture. La culture se travaille dans l’élaboration d’un rapport à la mort : lui faisant place et trouvant dans cette place la possibilité de la déplacer ». « Faire quelque chose est la seule réponse humaine à la question sans réponse de la mort ».

Faire quelque chose ? Comme un poème… Mais que peut le poème face à la perte ? Jean-Baptiste Para répond à cette question en faisant du dire, comme à son habitude, le nid d’une lumière, d’une justesse : « Peut-être, d’un même mouvement, sauver les traces, secourir en elles tout ce qui porte vie, et garder foi en sa propre force impondérable, si les étais du vers, abritant tous les reflets du chagrin, peuvent conjurer l’effondrement. Le poème est une arche de paroles qui naviguera à travers le temps, passant le cap du thrène funèbre vers d’autres mers où les défunts mêleront à notre souffle leur souffle second. Avant cela, le poème aura enduré la morsure féroce d’un sentiment d’impuissance, l’étranglement de la voix ».

Myriam Watthee-Delmotte ajoute, s’aidant du vers : « Nous sommes tous fragiles quand surgit la mort. / Frappés de stupeur. // Il faut pouvoir revenir à l’endroit de la rupture. Se tenir exactement là où l’on a perdu la voix. / Revenir avec des larmes devenues des perles de mots. / Avec des mots hagards, des phrases mutilées qui coulent la douleur dans le langage. / Avec des sanglots devenus des phrases de désarroi, d’effarement, de colère. / Et se laisser porter par le flux de ces pleurs. // Pouvoir se redresser, refuser, se cabrer. / Lorsque le cœur se serre. // Puis, lentement, pouvoir regarder la déchirure, la draper, la parer d’images familières. / Et enfin se blottir ensemble dans ces images. // Parmi nous, les poètes nous offrent de ne pas être seuls face à l’effroyable ».

En musique. L’on ne saurait trop vous conseiller de lire ainsi ce livre, qui convoque, mais avec la bienveillance et le tact qu’exige l’hospitalité, une confrérie d’artistes de tous bords*, qui n’ont en commun que l’exigence de leur art – ce qui suffit à en faire une confrérie. Sont depuis toujours des alliées la littérature et la musique, pour approcher la mort. Myriam Watthee-Delmotte a imaginé, à partir du catalogue du label Cypres, une playlist de dix titres en édition numérique : chacun des chapitres de cet ouvrage est accompagné d’une plage musicale choisie par l’auteure, pour sa résonance avec les thématiques évoquées.

 

Matthieu Gosztola

 

* Y sont présents, d’une manière ou d’une autre : Béatrice Bonhomme-Villani, Stéphane Mallarmé, Henri Michaux, Anatole France, Victor Hugo, Alphonse de Lamartine, François de Malherbe, François Emmanuel, Albert Cohen, Henry Bauchau, Clément Marot, Stéphane Mallarmé, Nancy Huston, André Malraux, Yannick Haenel, Yun Sun Limet, Marc Dugardin, Juan Gelman, Sorj Chalandon, Caroline Lamarche, Axel Cornil, Laurent Gaudé, Marguerite Duras, Jérôme Ferrari, Vickie Gendreau, Édouard Levé, Missak Manouchian, Louis Aragon, Léo Ferré, Barbara, Stromae, John Barber, Françoise Chambefort, Ernest Pignon-Ernest, André Velter.

 

  • Vu : 427

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Myriam Watthee-Delmotte

 

Myriam Watthee-Delmotte, de l’Académie royale de Belgique, est directrice de recherches du Fonds de la recherche scientifique et professeur à l’Université catholique de Louvain. Spécialisée dans le domaine français de la fin du XIXe siècle à nos jours, elle analyse comment la littérature agit sur le lecteur et assume des fonctions sociétales que ne couvrent pas nécessairement les institutions politiques et les médias.

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

Lire tous les textes et articles de Matthieu Gosztola

 

Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com