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Délivrance brisée, Chantal Chawaf

Ecrit par Valérie Debieux 05.07.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, La Grande Ourse

Délivrance brisée, janvier 2013, 251 p. 18 €

Ecrivain(s): Chantal Chawaf Edition: La Grande Ourse

Délivrance brisée, Chantal Chawaf

 

 

Paris, de nos jours. Deux femmes, l’une, Eliane, la négresse littéraire, a le talent ; l’autre, Virginia, la richissime Américaine, l’argent. Leur lien, la rédaction d’un roman, sur arrière-fond de relation ancillaire, de persévérance commune, d’abnégation, de cocktails, de soirées mondaines et de sexe. Objectif visé : de la reconnaissance littéraire pour la seconde. Peu importe le prix, seul le résultat compte. «Virginia conviait les journalistes et les éditeurs non pas à dîner mais à négocier tacitement, médias contre nourriture. Moi, je vous donne mon champagne et mon caviar, vous, donnez-moi l’équivalent en articles de presse, émissions télévisées, contrats d’édition avec gros à-valoir et présentez-moi vos amis hauts placés. Elle ne s’intéressait qu’au renom et au pouvoir. Personne n’était plus coriace qu’elle pour promouvoir le succès. S’imaginant patronner les lettres et les arts dans des fêtes somptueuses, elle mettait ses moyens de milliardaire à la disposition des dirigeants de la culture. On rencontrait chez elle tous les seigneurs de la médiacratie».

Eliane travaille, durement. Sans relâche. Toujours disponible, se pliant inlassablement aux exigences, aux excentricités de Virginia. À ses séances commençant par un rituel «Attends ! Je prends une pen, un stylo». Elle s’oublie, elle «prête» son intellectualité à Virginia, elle est devenue son «scribe».

Conviée aux mondanités organisées par Virginia, Eliane, un peu à la manière d’Usbek dans les Lettres persanes, observe, écoute, insatiable. Rien ne lui échappe, elle est partout. Elle décrit, de manière âpre, satirique et raffinée, soirées caviar obligent, le milieu de l’édition.

Un univers où la nature humaine donne la pleine mesure d’elle-même, principalement en tout ce qu’elle a de plus vorace. «Les gros éditeurs veulent tout rafler et nous mettre en dehors de la course ; nos mises en place, c’est autant de moins pour eux ; la place sur les tables des librairies n’est pas infiniment extensible et les gros ne veulent pas la partager avec nous».

Un univers où à cette rapacité des gros éditeurs vient se juxtaposer, prolongement d’une volonté insatiable de l’actionnariat, celle des directeurs éditoriaux, n’ayant d’autre choix que celui de promouvoir l’image au détriment du verbe. L’auteur est un produit de marketing, déposé sur les rayons des librairies comme le serait un nouveau parfum. La mise en forme de l’écrivain a supplanté la mise en forme de son texte. «Et ils l’ont lancé comme ça, pour sa petite gueule de gigolo ! Ils ont déjà vendu quatre mille exemplaires, il vient d’avoir le prix Maximilien et sa maison d’édition prépare un deuxième tirage. À quoi ça tient, aujourd’hui ! On se marre ! Non mais, voyez un peu la littérature ce que c’est devenu !».

Un univers où l’arithmétique commerciale dictera les choix éditoriaux: «Vous vous rendez compte ! Il faut que je me spécialise dans le jambon ! Un abécédaire du jambon ! Les écrivains, c’est fini ! La littérature est morte ! Voilà les prédictions de ce pauvre bougre d’éditeur en faillite !».

Un univers où le support papier se meurt, au profit du digital : «Nous sommes en train de changer d’ère. Les écrans ont pris le relais. L’ère Gutenberg se termine. […] La littérature est un combat d’arrière-garde. L’image a accaparé l’imagination au détriment des mots».

 

De longues et fréquentes séances de travail en multiples et lassantes réceptions, le manuscrit prend forme peu à peu, une histoire se dessine, commence à prendre vie  et, au terme de cette grossesse, arrive l’heure, celle de l’accouchement, de la délivrance, celle du verdict de l’éditeur : «Il tenait notre manuscrit dans sa main. Il soupesait le paquet de vocabulaire, de grammaire, de points, de points-virgules, de guillemets, de dialogues, le volumineux feuilleton revu avec dévouement par mon propre rêve allié au rêve de Virginia».

 

L’ouvrage de Chantal Chawaf, au langage cru, parfaitement maîtrisé dans la justesse comme dans l’exagération, procède de l’imagerie par résonance magnétique, avec vue en plusieurs dimensions de l’intérieur du monde de l’édition. L’alcoolisation des invités, ajoutée à la fatigue d’une journée de travail, œuvre comme un champ magnétique et efface en effet toute réserve intérieure qu’elle soit comportementale ou verbale. Ainsi, avec le sentiment d’intimité qui sourd du huit-clos d’un hôtel particulier, la pupille s’élargit et le langage s’affranchit de toute retenue. Ce récit, merveilleusement bien écrit, a ainsi le mérite de mettre en relief les problèmes, nombreux et profonds, auxquels se trouvent confrontés les différents acteurs de la chaîne du livre et d’œuvrer comme base de questionnement quant à l’avenir du livre.

 

Valérie Debieux

 


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A propos de l'écrivain

Chantal Chawaf

 

Chantal Chawaf, auteure de nombreux romans tous salués par la critique, brosse avec une sensibilité pénétrante un portrait subtil et décapant de l’édition et des médias, sur fond de fidélité indéfectible. Le personnage de Virginia, exubérante et perverse, soulève les questions de la création et du succès.

 

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com