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Deleuze, les mouvements aberrants, David Lapoujade

Ecrit par Didier Bazy 27.10.14 dans La Une Livres, Les Livres, Côté Philo, Livres décortiqués, Essais, Les éditions de Minuit

Deleuze, les mouvements aberrants, 2014, 300 pages, 27 €

Ecrivain(s): David Lapoujade Edition: Les éditions de Minuit

Deleuze, les mouvements aberrants, David Lapoujade

 

Logiques de Deleuze


Exprimer les logiques irrationnelles des mouvements aberrants dans une sorte d’encyclopédie est, selon David Lapoujade, l’entreprise philosophique de Gilles Deleuze. Excellente idée. Rare et difficile.

Rare. On réduit trop souvent Deleuze à des types de philosophie : de l’événement, de la vie, de l’immanence, des machines abstraites, des rhizomes, des déterritorialisations, des multiplicités, etc. – pour les plus savantes. On fait pencher, sur un autre plan, Deleuze du côté du philosophique non-philosophique et inversement. C’est possible mais c’est insuffisant. « Evitons le savant comme le familier ».

Difficile. Difficile encyclopédie car les multiplicités précisément prolifèrent. Difficile de donner une définition : un mouvement aberrant échappant à la raison et même, à l’ordre des raisons.

L’important, du coup, est de coller au cœur et au corps d’un mouvement aberrant et d’en saisir les modalités internes de fonctionnement – en évitant délicatement et le jugement et l’explication extérieure (qui ne sont que des placages). Eviter le placage, privilégier le collage. Trouver la logique propre, la genèse de tel agencement plutôt que la logique dite interne (avatar encore trop dialectique de la raison).

Tous les livres de Deleuze pourraient commencer par « Logique de… » du sens, du schizo, des multiplicités, de la sensation, de l’image-cinéma, de la conception, de l’affection, de la perception, du contrôle généralisé…

Un mouvement aberrant est un mouvement « forcé » (rien à voir avec le mouvement violent d’Aristote). Un jet de pierre n’est pas forcément aberrant.

Question spino-deleuzienne : quelles sont les caractéristiques du mouvement aberrant ? Il y en a deux, toujours liées. Inexplicable et nécessaire. Et Deleuze n’a de cesse de déplier, de plier et d’exprimer les logiques des agencements nécessaires/irrationnels et pourtant têtus et factuels.

Quelques exemples de mouvements aberrants peuvent ici être évoqués.

– Bartleby, I prefer not to. Inexplicable et indispensable.

– Kafka, la logique ne résiste pas à un homme qui veut vivre.

– Bacon, les portraits d’autant plus éloquents qu’ils (se) déforment.

– Le pli de Leibniz, mouvement aberrant du calcul différentiel qui n’en finit jamais.

– La voix d’Edith Piaf : chanter faux et rattraper perpétuellement la fausse note.

– Le style égyptien dans le tennis de McEnroe.

– La folie bien sûr (et les différences avec Foucault).

– Le paradoxe de la sainte vierge.

– Les répétitions différentielles dans le style de Péguy.

– Clio de Péguy, contre l’Histoire académique (la demoiselle de l’enregistrement) pour la durée bergsonienne.

– Les mouvements aberrants des scholies de l’Ethique de Spinoza.

– L’épuisé plus que le fatigué chez Beckett.

– L’avant dernier verre de l’alcoolique.

– Les sorites des Stoïciens.

– Aïôn contre Chronos.

Etc…

Et, premier en date et non des moindres,

– Diderot, sa religieuse, préfacée par le jeune Deleuze qui, déjà, retourne littéralement Malraux pour polir l’outil interne, une petite lunette spinozienne au travers de laquelle le lecteur s’introduit au sein de la religieuse.

Last, but not lost,

– L’ami commun de Dickens : « une canaille, un mauvais sujet méprisé de tous et ramené mourant et voilà que ceux qui le soignent manifestent une sorte d’empressement, de respect, d’amour pour le moindre signe de vie du moribond… Mais à mesure qu’il revient à la vie, ses sauveurs se font plus froids, et il retrouve toute sa grossièreté, sa méchanceté… » (double mouvement aberrant : une vie/une mort).

« Moins c’est rationnel, plus c’est logique ». Telle est la formule lapoujadienne du mouvement aberrant.

Mais qu’est-ce qui ne relève pas d’un mouvement aberrant ?

Les épistémologues chagrins pourraient percevoir la notion de « mouvement aberrant » dans le champ du fameux obstacle épistémologique qui, expliquant tout, n’explique rien. Précisément. Bachelard même insiste sans cesse sur l’errance nécessaire quitte à la suivre jusqu’à obsolescence. « On ne pense bien que ce que l’on a d’abord rêvé ». Cela dit, les deleuziens (et non les deleuzistes) savent depuis longtemps qu’on est foutu si on participe trop du rêve des autres… Des rêves oui, mais bien à soi, seul et peuplé, l’homme de gauche, l’homme gauche, l’homme de Kiev, l’homme mineur…

David Lapoujade aurait-il trouvé la clé de l’œuvre de Deleuze ? Une clé pour mille milliards de serrures ? Le(s) code(s) de mille plateaux ? La logique de la logique du sens ? – Il y a de fortes chances que oui.

Autant de questions pré-posées ici même, autant de pré-jugés qui risquent fort de passer à côté de l’entreprise de Deleuze et du travail philosophique de Lapoujade.

David Lapoujade est un des rares parmi les plus proches de la pensée de Deleuze. Deleuze qui n’aime pas les disciples. Deleuze qui, pourtant, a porté à ses plus hauts sommets le compagnonnage, le fameux avec. Avec André Cresson… Avec les anciens : Lucrèce, Spinoza, Leibniz, Hume, Kant, Nietzsche, Bergson… Avec les artistes et la littérature : Bacon, Proust, Sacher-Masoch, Zola, Fitzgerald, Kafka, Beckett, Melville, Tournier… Avec le cinéma… Avec Foucault. Avec Chatelet. Avec Rosset. Avec Parnet. Avec Négri. Avec Pinhas. Avec beaucoup de monde. Avec Lapoujade…

Avec le non-philosophique (et non avec la non-philosophie de Laruelle). Avec tous les On, les anonymes, le peuple à venir ou en devenir.

Avec Félix Guattari, l’indispensable, l’ami, le complément. Le co-auteur. L’autorité conjointe. On n’insistera jamais assez.

Avec et/ou au milieu (cf. le lumineux : Nous au milieu de Spinoza). Pour être avec il vaut mieux devenir au milieu : c’est le chemin de la compréhension sensible. On ne sort jamais complètement de soi. Au milieu = le mouvement. Au contact aléatoire = aberrant. Pas d’aberration au sens commun qui exclut. Aberration au sens strict et précis du voyage au sein des multiplicités et des peuplements.

L’exploit (au sens d’acte d’huissier : « plutôt balayeur que juge ») de Lapoujade consiste dans la clarté et la simplicité de l’approche. « Trop savantes, la plupart de ces définitions supposent ou préjugent ce qui est en question ». Lapoujade balaie d’emblée les approches intellectuelles qui relèvent des deleuzismes en -ismes. Les -ismes ont été révoqués par Balzac et Péguy pour qui Deleuze a beaucoup d’affection. On entend la voix de Deleuze à son auditoire lors d’un cours sur Spinoza : « Pas de théorie, rien que du sentiment ! » pour approcher au mieux le prince de la philosophie.

« Ce qui intéresse avant tout Deleuze, ce sont les mouvements aberrants » dit nettement Lapoujade. Et surtout leur logique propre, au sens même où Deleuze recommandait à ses étudiants l’étude de la logique théologique trop passée de mode, logique de Nicolas de Cuse autant que la logique de Port-Royal.

Fidèle à Deleuze, Lapoujade use non de la « méthode » mais de la « manière », jusqu’au « style ». Cette manière est intime et renversante (faire un gamin dans le dos). Ce style est la singularité, l’invention sensible. L’important est de trouver la logique propre à chaque sujet d’approche. Comment ça marche ? est le questionnement permanent de Deleuze.

Cette heuristique logique n’est pas formelle et « n’a rien d’abstrait ». Tout cela est très concret. Et David Lapoujade illumine les tableaux de Deleuze. La pensée rhizomatique n’a rien à voir avec une quelconque apologie du désordre. Chaque dispositif abordé (souvent les grandes « transcendances » : le Capitalisme, le Pouvoir, la Folie, la Terre, etc.) doit répondre aux trois questions : Qui fait ? Qui juge ? Qui vit ?

(accélérons) Du coup, ce qu’on croyait légitime recèle des parts d’illégitime : un autre chemin ne serait-il pas possible ? Les mouvements aberrants ne sont pas erratiques, ils ont leur nécessité interne. Ainsi le Capitalisme. On croit qu’il est inéluctable. D’autres voies sont possibles à partir de ses parties aberrantes justement. Ainsi la Littérature. « Nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager, que je sache, nous sommes cons, mais pas à ce point ». Beckett, précurseur critique du tourisme de masse etdes ventes en masse de certains « livres » ?

(sautons : une recension ne peut se contenter du résumé ni prétendre à l’exhaustion) David Lapoujade reprend avec justesse la plupart des grandes analyses de Deleuze (avec, au milieu…). Cela n’épargne pas de nouvelles plongées dans les œuvres. Et le tableau d’ensemble s’adresse aux non-philosophes comme aux philosophes (quelle différence à la fin ?).

Ouvrage pertinent d’introduction à Deleuze mais aussi et surtout une poussée, une avancée en ce qu’il permet une cartographie indispensable et utile pour la compréhension du monde dans lequel les êtres humains se débattent, jugent et vivent.

Deleuze, mouvements aberrants de David Lapoujade est désormais le phare des solitudes peuplées pour sortir des déterminations de plus en plus contrôlantes. Phare ? Lanterne de Diogène serait plus adéquat. Le patron des Cyniques n’est-il pas le « précurseur sombre » qui donne le mouvement ? La réduction des besoins de Diogène n’est aberrante que « pour faire rire les idiots ». Sa geste parle plus que toute parole. Avec Diogène, soyons hors de propos, et devenons l’ombre des puissants.

(fidèle) « L’affirmation de la joie deleuzienne n’est pas séparable des dangers et des morts par lesquels il faut en passer pour la libérer, un gai savoir ». Oui, les mouvements aberrants, il faut en passer par là. En passer pour en sortir. Avec joie. Une joie nomade, une joie errant aux limites moins pour conserver son territoire que pour rester proche de sa terre. Déterritorialiser pour rester sur place. Aberrance et nécessité vitale. Aller dehors par fidélité à son foyer. Flirter, faire bouger les limites, résister par amour des pénates. Le nomade mineur embarqué dans une gaie géophilosophie.

Car il faut sortir de la joie par la joie. Comme il faut sortir de la philosophie par la philosophie, mouvement aberrant, inexplicable et nécessaire, tension, zig-zag, éclair.

« Seul l’impossible fait agir ».

Les mouvements aberrants, comme les sombres précurseurs, sont des déclencheurs, les créateurs de nouvelles possibilités de vie aux effets inouïs et inédits, générés par les logiques du bégaiement de la clinique et de la critique.

Les mouvements aberrants de David Lapoujade ? Le livre le plus deleuzien depuis vingt ans.

 

Didier Bazy

Article publié en partenariat avec le WebMag « Reflets du Temps »


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A propos de l'écrivain

David Lapoujade

 

David Lapoujade est maître de conférences à Paris-I Panthéon-Sorbonne. Il a publié William James. Empirisme et pragmatisme (PUF, 1997, réed. Les Empêcheurs de penser en rond, 2007), et plusieurs articles sur William James, Henry James, Bergson, Deleuze dans diverses revues en France et à l’étranger (Critique, Philosophie, Revue de métaphysique et de morale, Revue philosophique, etc.). Il a édité les deux recueils de textes posthumes de Gilles Deleuze aux Editions de Minuit, L’Ile déserte et autres textes (2002) et Deux Régimes de fous (2003). Il a également édité le Précis de psychologie de William James aux Empêcheurs de penser en rond (2003). (Source : éditions de Minuit).

 

A propos du rédacteur

Didier Bazy

 

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Directeur-Adjoint du magazine

Membre fondateur

Coordonnateur éditions numériques



Préfacier chez Pocket.

Co-fondateur de La Soeur de l'Ange (Ed. Hermann)

Editeur du 1er texte de HD Thoreau en Français.

 

- Deleuze et Nicolas de Cuse (Vrin, 2005)

- Après nous vivez (Grand Souffle Editions, 2007)

- Brûle-gueule (Ed Atlantique, 2010)

- Thoreau, Ecrits de jeunesse (bilingue. Ed de Londres, 2012)

- Léon Blum (Jacques André Editeurs, 2013)

- L'ami de Magellan (Belin Jeunesse, 2013)

 

Vit dans le Beaujolais, pigiste et artificier agréé.