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Debout sur le ciel, Paule du Bouchet, par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 26.09.18 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Debout sur le ciel, Paule du Bouchet, Gallimard coll. Blanche, avril 2018, 128 pages, 12,50 €

Debout sur le ciel, Paule du Bouchet, par Matthieu Gosztola

 

André du Bouchet meurt le 19 avril 2001. « La veille, raconte sa fille Paule, j’avais pensé que cela ne se pourrait pas, mon père ne pouvait disparaître ce jour-là, précis, de mon anniversaire. À cinquante années d’écart, le jour de ma naissance et celui de sa mort avaient coexisté dans une même date. J’ai toujours su qu’il m’avait fait là un don. Le dernier souffle de mon père répondait à celui par lequel il avait accom­pagné ma mère, le 19 avril 1951, elle-même engagée dans […] la mise au monde, puisqu’il était présent, à ses côtés, à une époque où peu de pères se tenaient ainsi au flanc de leur compagne. Peu de temps avant de mourir, sur son lit d’hôpital, il a dit : “J’ai mis un point final”. Son dernier livre ».

C’est ce point final que l’auteure interroge dans Debout sur le ciel, des années après la disparition du poète, faisant parler les photos qu’elle a de lui, redonnant aux traces la précision de leurs contours, faisant advenir, à nouveau, la vérité, douce, d’un regard. La sérénité d’un maintien.

Et ce afin que puisse se cristalliser la réalité – bellement – décrite ci-après, et que l’écriture, dans la construction qu’elle suppose, met en existence : « Mon père a disparu. Il ne cesse de s’éloigner. Et pour­tant, dans le mouvement même de la disparition, quelque chose de lui ne cesse de se préciser ». Ce faisant, non sans affinités avec Barthes et Blanchot, elle s’inscrit dans la lignée du poète James Sacré qui, dans Un effacement continué ?, proclame : « Je ne cherche pas un père / Je ne cherche pas le père que j’aurais voulu avoir / Je cherche le père que j’ai eu ».

Et parlant de son père, c’est surtout de ce qu’il lui a légué qu’elle parle : cette soif de liberté qui la caractérise à un point tel qu’il serait permis de dire que, parlant de son père, c’est d’elle-même dont parle Paule du Bouchet.

Cette soif, inextinguible, de liberté, a pris naissance dans la chambre de ses parents, qui est devenue sa chambre. « C’était la plus belle chambre, la plus lumineuse, donnant sur le sud et le grand toit de zinc ». On pouvait y accéder « directement par la fenêtre, il suffisait d’enjamber la rambarde ouvragée, on était de plain-pied sur la toiture. Nous autres enfants n’avions pas le droit de marcher sur ce toit, nous le faisions quand même. Le chat, lui, s’y promenait librement ».

Un tel baptême (« marcher sur ce toit ») ayant eu lieu, il devient possible de conjuguer, à tous les temps, et pourquoi pas inlassablement, la liberté, ce verbe tour à tour transitif et intransitif qui se nichedans la sauvagerie du retrait (véritable nid), oiseau autant soucieux de son vol à venir que de son vol présent par lequel il se sait, se sent oiseau.

Paule du Bouchet murmure : « Ce que nous avons retenu des séjours ensauvagés avec lui », au cours desquels il s’agissait non de « marche[r] pour s’approcher », comme Héraclite*, mais de marcher pour marcher, – dans une dépense physique sans effort de tracé qui est pur accueil de ce qui survient –, c’est : « la magie d’un certain silence », « l’essence puissante du dénuement », « la force que donne une forme de retrait ». L’auteure ajoutant que son père « est irrémédiablement lié à cette sobriété choisie ». Et de confier : « Plus tard, j’ai souvent recherché ces espaces d’austérité où, aux prises avec une certaine rudesse de vie, une joie sauvage me saisissait. Une ivresse que j’aspirais à éprouver, sans vraiment savoir pourquoi, ni dans quelle direction la chercher. Retrouvant parfois dans des périodes arra­chées au temps commun, souvent en des lieux oubliés des hommes, quelque chose de l’essentielle solitude inculquée par mon père, je me suis pourtant heurtée à l’impossibilité récurrente de savourer cette joie dans le présent. Comme si cette lueur devinée dans mon enfance der­rière l’étirement des jours était la conscience diffuse de quelque chose d’inestimable, et que cette conscience-là, pour affleurer et s’épanouir, ne pouvait faire l’économie de la distance et de l’oubli ».

En cet aveu perce une tristesse. On l’entend. Mais perce comme une lumière jamais aveuglante. Car oui, il est possible de tenir sa liberté contre son cœur jusque dans la tristesse. Il est possible d’éprouver sa liberté quelle que soit l’humeur. Il est même possible de voir dans sa tristesse une liberté. « À un moment, j’ai dit à quel point je me sentais triste. La Charente était là, nous longions la berge. J’ai ajouté “triste et libre”. Mon père a repris ces mots. “Triste et libre”, c’est juste, tu vois, la tristesse n’est ni le désespoir ni la souffrance, elle va avec l’air, avec l’espace. Il m’a dit : “Triste et libre, souviens-toi”. Il m’a fait comprendre que ce lieu-là, d’où je disais ces mots, était celui de l’apaisement. Je n’ai jamais cessé d’entendre ce bruit profond, celui de l’eau fraîche dont la promesse désaltère. Je n’ai jamais oublié ce bord de la Charente, la rivière ample, le chemin de halage et les rives tranquilles. Triste et libre. De loin en loin, j’ai convoqué l’eau pré­cieuse et cachée. C’était l’été cependant, les champs de tournesols flam­boyaient comme l’or, l’eau était partout, abondante, et les grands arbres tremblaient dans la brise. Avoir rencontré mon père en ce lieu, en ce moment de luxuriance estivale […], et ces mots “Triste et libre” tout à coup comme un sésame ».

Le retrait chéri par André du Bouchet et, à sa suite, par sa fille, impose le voyage, – bond au loin, avec ses rêves en bandoulière –, cette forme plus nue encore, plus farouche, de liberté. À vingt-trois ans, il aura fallu à Paule du Bouchet « franchir un océan » : en 1974, elle est allée vivre « dans les Andes péruviennes, à des altitudes où le souffle manque, auprès d’indiens quechuasqui ne parlaient aucune langue connue de nous ». « Là-haut », elle a noirci des dizaines de carnets, d’observations et de notes. Ainsi que de « nombreuses lettres », adressées notamment à son père, dans lesquelles, décrivant minutieusement ce qu’elle voyait et vivait, elle s’est attachée « à resti­tuer le moindre grain de cette vie, de ces espaces et de ce temps qui ne répondaient à aucun repère connu » : « [l]a tex­ture coupante de l’ombre, son fil la séparant de la lumière, les nappes blanches des premiers feux du jour, l’odeur fumée du lever du soleil, […] les petits cochons d’Inde, dans la semi-obscurité des maisons, la rondeur des murets et des jupes des femmes… ».

Un jour de 1975, André du Bouchet a évoqué, devant sa fille, « le plaisir qu’il avait eu à lire ces lettres ». Debout sur le ciel est, en définitive, une – longue – lettre de plusadressée à André du Bouchet, ou plutôt c’est la mise en marche du principe nécessaire de continuation dans le fait d’adresser des lettres à un être aimé, qui se tient au loin, emmuré, par-delà lui-même, dans ce « lointain ».

Ce que ses sens lui ont offert, au cours de son échappée simple, magnifique, Paule du Bouchet nous le restitue, ou plutôt le restitue à son père – par-delà l’absence –, pour que l’odorat, la vue lui soient rendus – au mépris de la mort –. « [N]ous partons avant l’aube pour rejoindre quelque événement, fête, mariage, course de chevaux, foire. Il faut marcher avant le soleil dur. La nuit s’étend encore, profonde et noire […]. Très vite, cependant, les choses s’éclairent par le dessus – un plafon­nier – et le jour tombe dru, d’un coup, comme à l’inverse viendra le soir. Entre la nuit et le jour, à peine de lumi­nosité intermédiaire, des écharpes brumeuses dont on ne sait jamais si elles sont nuées ou fumées des premiers feux. Aboiements des chiens aux abords des maisons basses, chant d’un coq solitaire. Odeurs. De brûlé, de fumée, de crasse, de coca indéfi­niment mâchée et remâchée, de salive, de chicha, odeur rance, tournée, aigre. Odeurs de mouton et de suint, de sueur et de poussière, de terre martelée, de laine rêche, de vêtements portés de jour comme de nuit, odeur humide du feutre des chapeaux. Odeur des plantes de pieds nus qui ne connaissent pas l’eau, des peaux fripées, dures comme le cuir, recuites par le soleil et le froid. Odeur des fours en terre, du combustible à base de bouses séchées, odeur des chiens pelés […] ».

Du fait, sans doute, de sa pratique nourrie de la littérature de jeunesse, Paule du Bouchet a la grâce de ne pas s’appesantir, lorsque les phrases chutent, goûtent de son stylo, et de telle sorte qu’un ruisselet finisse par prendre vie, et de telle sorte qu’une tapisserie de mots finisse par prendre forme, et couleurs.

Lisez cette douce ode au père disparu, pour laquelle le jugement ci-dessous, du rhéteur et historien grec Denys d’Halicarnasse, semble avoir été formulé, au mépris du temps. Au mépris des siècles. « Elle veut […] que les mots glissent avec légèreté, qu’ils s’attirent les uns les autres, et s’entraînent par leur liaison mutuelle comme les flots d’un ruisseau, qu’ils ne forment qu’une même chaîne dont on sente la continuité : effets qui résultent de la douceur des liaisons, de la justesse des jointures, qui ne laissent aucun vide entre les sons ; c’est un tissu de soie orné de broderies, ou un tableau dont les couleurs brillantes sont encore relevées par les ombres ».

 

Matthieu Gosztola

 

* Fragment DK B121 cité et traduit par Simone Weil (in La Source grecque, Gallimard, 1953)

 

Pour accompagner la parution de Debout sur le ciel chez Gallimard : deux lettres inédites d’André du Bouchet, faisant figure de « lettres à un jeune poète »

Truinas, le 19 décembre [2001].

Je vous remercie de votre lettre – parvenue après un long détour, cher Monsieur, et de la confiance avec laquelle vous donnez à partager l’instant de vie, le vôtre, aujourd’hui éprouvant.

Je vous dirai alors, pour aller au plus court, et songeant à votre souhait, qu’il faut d’abord écrire pour soi, et, pour commencer, s’il peut y avoir un commencement, uniquement pour soi, vous ne pouvez donner que ce qui tient à vous, presque exclusivement, sans attente et sans espoir, et ce que personne d’autre n’est en mesure d’attendre. Ce qu’est vous-même, et, pour commencer, vous seul dans votre singularité, ne peut que déconcerter, et ne vaut que par sa qualité d’inattendu.

C’est dire que vous vous exposez aussitôt – en tâchant de vous mettre vous-même au monde, au par instants terrible monde, comme vous le savez – que c’est à un refus que vous vous exposez. Ce monde somnambule ne se sent vivre que dans l’attendu, et se dérobe devant le vivant qui est de l’ordre de l’imprévisible toujours, source d’effroi avant de s’y trouver engagé.

Il vous revient à vous seul de prendre la mesure de ce que vous exigez de vous-même, de déterminer dans quelle mesure vous vous trouvez en écrivant sous le coup d’une contrainte et d’une nécessité qui rendent sur le moment les brûlures d’amour presque tout à fait secondaires, si pénibles qu’elles puissent être.

À vous d’être votre premier lecteur le plus exigeant, qui acceptera ou refusera ce que vous lui proposerez, en laissant pour le moment les autres dans les parenthèses du lointain.

Pensée cordiale,

André du Bouchet.

Et, bien sûr, faites-moi parvenir votre recueil quand vous le souhaiterez.

*

Vanves, le 31 janvier [2001].

Dans les poèmes que vous m’avez donné à lire, chaque fois, la nécessité de les écrire, cette contrainte et cette nécessité qui tient à la valeur de connaissance – de soi, et pour commencer, d’abord.

Dépouillement qui ne vaut que s’il est, comme ici, donné sans être recherché, et qui fait sans aucun doute le poète.

Ce dernier mot, et celui de poème, étranger au prestige des magnificences de rencontre – vous les traversez pour atteindre, à travers l’habituel, à l’insolite qui tient aussi à la pulpe des mots.

Il ne vous reste donc qu’à poursuivre. Travailler, insister, sans vous soucier d’un inexistant milieu littéraire.

Bon courage, il en faut beaucoup, mais il apparaît, à vous lire, que vous n’en manquerez jamais.

André du Bouchet.

 

[Matthieu Gosztola]

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com