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Debout-payé, Gauz

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 14.01.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

Debout-payé, éd. Le Nouvel Attila, septembre 2014, 172 pages, 17 €

Ecrivain(s): Gauz

Debout-payé, Gauz

 

« Debout-payé », voici la formule qui résume le quotidien d’un vigile. Cette formule est à mettre au compte d’Ossiri, le narrateur de ce récit satirique, largement inspiré par la propre expérience de l’auteur. Un petit traité sur certains des êtres invisibles dont regorge notre société.

« Ceux qui ont une expérience du métier savent ce qui les attend dans les prochains jours : rester debout toute la journée dans un magasin, répéter cet ennuyeux exploit de l’ennui, tous les jours, jusqu’à être payé à la fin du mois. Debout-payé ».

Ossiri nous conte comment il est entré dans cette illustre profession et nous livre de nombreuses perles et anecdotes sur les coulisses du métier sous la forme d’un amusant glossaire. Mais il revient également sur le parcours similaire de son propre père, vivant de son activité de vigile tout en suivant ses études.

L’entrée dans la profession retient particulièrement l’attention : « Entrés chômeurs dans ces bureaux, tous ressortiront vigiles ». Dotés de quelques accessoires et d’un costume facilement reconnaissables, de quelques notions juridiques, voilà nos joyeux candidats lancés. L’auteur présente les faits de façon neutre et amène ses saillies sarcastiques d’agréable façon. Le style simple recèle de phrases courtes, sentencieuses, presque des maximes au final.

« Pour tous ici, il y a une très forte motivation, même si elle est différente selon le côté de la baie vitrée où l’on se trouve. Pour le mâle dominant dans la cage au fond de l’open space, avoir le plus gros chiffre d’affaires possible. Par tous les moyens. Caser le maximum de personnes possible est un de ces moyens-là. Pour la cordée noire de la cage d’escalier, sortir du chômage ou des emplois précaires. Par tous les moyens. Vigile est un de ces moyens-là ».

Certes l’humour vient recouvrir d’une couche salutaire l’expérience, tantôt si insipide et déshumanisante, tantôt cruelle ou tragique. Mais Gauz sait également émouvoir, nuancer. Les figures parentales sont particulièrement bien rendues et mises en scène dans le cadre historique remontant à « L’âge de bronze 1960-1970 » jusqu’à « L’âge de plomb » d’aujourd’hui.

« Ferdinand jura sur le fétiche familial qu’il reviendrait seulement après être devenu un “grand quelqu’un”. Toute la récolte de café et de cacao passa dans l’achat d’un billet d’avion. Un matin mouillé par les ondées de la petite saison des pluies de début octobre 1973, Ferdinand prit un DC-10 aux couleurs vertes d’Air Afrique. Il devint le deuxième homme du village à partir en France ».

Vigiles de tous poils et de tous styles, client(e)s répartis en familles et espèces dans une nomenclature éthologique, Ossiri observe et saisit au vif les faits et gestes, les infimes émotions de ceux qu’il croise. Les clientes des riches Émirats à Sephora donnent lieu à de savoureuses notations ; quand celles de Camaïeu ont plutôt tendance à nous toucher. Mais le moment clé du livre est sans nul doute la course poursuite du vigile avec un voleur de parfums et sa prise de conscience de la vanité de cet acte, de cette activité toute entière.

« Soudain, un feu tricolore passe au rouge et déclenche chez le vigile une réaction somme toute peu étonnante au regard du code de la route : il s’arrête. Mais c’est une coïncidence. Le feu rouge, c’est à l’intérieur du vigile qu’il s’est allumé. Et celui-là plus péremptoire que ceux qui ornent ce carrefour. Quelle idée de poursuivre cet homme ? Et s’il est armé ? Et s’il est fou ? Et si c’est le vigile qui devient fou ? Quel genre de devoir remplit-on à poursuivre de la sorte un voleur de parfum ? Quelle idée de courir après quelqu’un qui a volé dans la boutique de Bernard, première fortune de France, une babiole ridicule produite par Liliane, septième fortune de France ? Un tel zèle, un tel manque de recul et de lucidité ! C’est probablement comme ça que l’on attrape le syndrome du “garde folklo”. Le garde colonial avec sa matraque blanche, son sourire idiot, et sa chéchia… rouge. Rouge : il faut s’arrêter ».

Debout-payé est le premier roman réussi d’un moraliste qui nous parle à cheval sur deux cultures, assurément envouté par des sorciers, qui a délaissé le costume qui lui allait si bien pour prendre la plume…

 

Myriam Bendhif-Syllas

 


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A propos de l'écrivain

Gauz

 

Gauz est né en 1971 à Abidjan. Venu en France pour des études de biochimie, il devient bientôt « un étudiant sans-papiers ». Photographe, documentariste, scénariste et directeur d’un journal économique satirique, Debout-payé est son premier roman.

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.