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De mémoire, Yamina Benahmed Daho (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 27.09.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Gallimard

De mémoire, février 2019, 144 pages, 14,50 €

Ecrivain(s): Yamina Benahmed Daho Edition: Gallimard

De mémoire, Yamina Benahmed Daho (par Tawfiq Belfadel)

 

Éloge de la mémoire

La narratrice Alya, trentenaire, fête le nouvel an 2011 chez son amie Suzanne, quelque part à Paris. Ne trouvant pas de transport pour retourner dans son propre appartement, elle revient vers Suzanne. Dans le hall d’entrée de l’immeuble, elle subit une tentative de viol. Elle s’échappe par miracle de l’agression dont elle ne garde que quelques images floues.

La narratrice sombre ensuite dans l’abîme d’une peur permanente qui lui cause des insomnies et lui touche la santé. « Je ne dors plus, ou très peu, depuis le 1er janvier. Quand je ferme les yeux, je ne peux penser à rien d’autre. Je ne cesse de revoir la scène sauf qu’elle ne m’apparaît jamais de façon continue. Certains éléments sont verrouillés, invisibles » (p.16).

Alya suspend sa formation sur la restauration du patrimoine. Elle a la phobie de l’espace public et des autres. Elle affirme : « l’extérieur me paralyse » (p.60). « C’est fatiguant d’être dans un état de vigilance permanent, d’être à l’affût des signes d’un danger hypothétique » (p.46.), ajoute-t-elle.

L’enquête commence. Mais c’est avec la psychanalyste qu’Alya communique le plus souvent. Elle se souvient de ses parents, de l’Algérie des origines, de la guerre, de la violence, des premiers souvenirs de l’exil et de l’enfance… Sa mémoire est devenue un refuge, un moyen pour faire face à cette peur et pour se réapproprier son corps. « Ce n’est pas en ma mémoire que je n’ai pas confiance, mais en mon corps, en ma voix » (p.112.)

L’enquête avance. La psychanalyse et la mémoire la mènent très loin, au fond d’elle-même et de son entourage. Des années passent. Alya rencontre Simon, un amour qui lui donne confiance en son corps et calme sa peur. Leur grand amour les mène à Montréal.

En somme, qui est à l’origine de cette peur, la tentative de viol ou les souvenirs d’une famille brisée ? Qui va la sauver de cette peur, la mémoire ou l’amour de Simon, ou le départ vers Montréal ?

L’auteure explore le thème du viol comme un prétexte qui mène vers le souvenir et la mémoire. En se livrant à la psychanalyste, Alya parle longuement de sa famille, de son enfance, de l’Algérie des racines, de ses parents séparés qui « ont emporté dans leur exil des violences inqualifiables auxquelles ont succédé d’autres souffrances qui peuvent expliquer les gestes virulents et les mots déplacés auxquels ils ont cédé parfois » (p.77). La mémoire sauve la narratrice de la folie, du suicide, et l’aide peu à peu à se reconstruire, à retrouver son corps et des souvenirs d’antan jamais réveillés. Se souvenir pour vivre le présent. « Malgré tout ce qu’elle absorbe, la mémoire impose de garder le meilleur » (p.89).

Cette fiction expose en plus une réflexion sur la condition féminine réduite à son corps, précisément à son sexe. L’agresseur ne cherche pas de l’argent mais le corps de la victime. Qui dit femme, dit ainsi espace public. Pour Alya, l’extérieur n’inspire pas la liberté mais le danger permanent parce que « Les espaces publics ont été pensées et construits pour les hommes. Les rues, les places portent majoritairement des noms masculins » (p.105).

Le roman se présente sous forme de lettres que la narratrice adresse au commissariat, au psychiatre, à la psychanalyste… L’intrigue est légère, les actions moins nombreuses ; le caractère abstrait et psychologique est le centre du roman.

Simple et sensible, De mémoire est un éloge de la mémoire, elle qui aide à reconstruire sa vie fissurée, à retrouver son corps humilié, et notamment à être soi-même. C’est aussi une riche réflexion sur l’espace public qui réduit la femme au silence et à la peur. Un roman profond par sa simplicité !

 

Tawfiq Belfadel

 

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A propos de l'écrivain

Yamina Benahmed Daho

 

Née en 1979, Yamina Benahmed Daho est professeur de français. Elle a publié, en 2011, Rien de plus précieux que le repos, chez Hélium, et Poule D en 2014, chez Gallimard.

 

A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.