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David Lynch, Twin Peaks, The Return, par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 09.11.17 dans La Une CED, Les Chroniques, Côté écrans

David Lynch, Twin Peaks, The Return, par Matthieu Gosztola

David Lynch, via la troisième saison de sa mythique série, dilatant et le temps* (en témoignent les si nombreuses répétitions, l’ineffable longueur de certains plans…) et l’espace (expliquer en quoi, serait déflorer l’inconnu), nous invite à vivre – grâce à cette forme d’immersion que provoquent la bande-image et la bande-son – une expérience, dans une forme de lâcher-prise, et non à être dans la position d’un spectateur recomposant patiemment, épisode après épisode, un savant puzzle.

Lynch nous invite, avec les moyens (relativement innombrables) que lui offre la série, à renoncer au désir de comprendre. À ce grand, profond désir qui nous anime, face à toute narration, serait-elle éclatée. Dévoyant, d’expérimentale manière, le précepte en germe dans Mulholland Drive (qui devait déjà être, à la base, une série) comme quoi une clé présentée comme signe, comme indice, devrait immanquablement, en ouvrant quelque chose, dénouer un mystère (alors qu’il s’agit bien plutôt de façonner le mystère).

Jusque dans l’horreur, la série est (et l’usage des synonymes est, ici, de rigueur) grotesque, bizarre, insolite, déroutante, fantasque, fantastique, drôle, abrupte, comique, farfelue, changeante, déconcertante, monstrueuse, bizarroïde, amusante, anormale, étonnante, abracadabrante, baroque, loufoque, belle, dérangée, biscornue, brindezingue, insensée, cocasse, hallucinée, curieuse, déséquilibrée, excentrique, extravagante, fêlée, fantaisiste.

Et pour celles et ceux qui souhaiteraient malgré tout tracer (comme une ligne d’appui en escalade – la ligne d’appui étant la ligne imaginaire qu’il est possible de tracer entre les deux prises ou appuis majeurs et dominants dans la posture d’un grimpeurun sens (parmi « les mystères absurdes des forces étranges de l’existence », pour reprendre l’une des paroles de cette troisième saison), l’on peut dire ceci : dans le bureau de Gordon Cole interprété par… David Lynch himself, en évidence, une photographie de l’explosion de la première bombe atomique (le 16 juillet 1945 à White Sands, au Nouveau-Mexique), qui s’avère être le centre de l’éblouissant épisode 8 (un hapax dans le monde des séries), et un portrait de… Kafka !

Découvrant, grâce à Showtime, Twin PeaksThe Return, et relisant Kafka, l’on ne peut que constater les nombreux points de contact (les nombreux baisers) entre les deux univers, l’un et l’autre douloureusement humains, avec merveilles déroutants.

Relisant Kafka, l’on aura une préférence pour La MétamorphoseLe ProcèsLe ChâteauÀ la colonie pénitentiaireLe VerdictLe Maître d’école de village [La Taupe géante]Le TerrierJoséphine la cantatrice ou le peuple des souris, les Journaux (1909-1924), mais aussi les deux versions de Description d’un combat, les deux versions de Préparatifs de noce à la campagne.

 

Matthieu Gosztola

 

* Il faudrait rédiger une thèse sur les rapports entre l’écriture cinématographique de Lynch et sa pratique intensive de la méditation.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com