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Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 07.01.19 dans La Une Livres, Voyages, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman

Dans les forêts de Sibérie, novembre 2018, 304 pages, 8,60 €

Ecrivain(s): Sylvain Tesson Edition: Folio (Gallimard)

Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson (par Cyrille Godefroy)


Qui n’a pas rêvé un jour de quitter son univers étriqué pour vivre en ermite dans un espace vierge et retiré, pour jouer au naufragé comme Robinson ? Sylvain Tesson, l’écrivain aventurier né en 1972, l’a fait. Six mois durant, il a vécu dans une cabane de 9 m2 au fin fond de la taïga sibérienne, au bord du lac Baïkal, plus grande réserve d’eau douce de la planète. Dans les forêts de Sibérie est le récit de cette aventure : « J’y ai emporté des livres, des cigares et de la vodka. Le reste – l’espace, le silence et la solitude – était déjà là ».

Pourquoi se lancer un tel défi ? Plus qu’une nouvelle vie ou un nouveau départ, Sylvain Tesson évoque une fugue, une fuite, une retraite. Las de la société et de tout ce qu’elle traîne dans son sillage métallisé, profusion, fracas et confusion, Tesson aspire, par un détour vers l’état de nature, à un déconditionnement, à une mue régénératrice. En s’immergeant dans un contexte radicalement différent et épuré, il tente une expérience susceptible de révéler une autre facette de son être, de faire ressortir ce qu’il a dans le coffre :

« Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure ».


Le toiturophile de l’extrême prend pied dans sa cellule en février 2010 par des températures extérieures avoisinant les moins 30º. Le contraste est saisissant : à l’agitation de la rue parisienne se substitue l’immobilité du lac gelé sibérien. À la fourmilière humaine se substitue la présence invisible de l’ours. Au décorum, au folklore, au spectacle et au divertissement se substitue la rusticité de la forêt. À la cité saturée de sirènes, de bruits et de communiqués se substitue un silence d’outre-tombe : « Il est bon de n’avoir pas à alimenter une conversation. D’où vient la difficulté de la vie en société ? De cet impératif de toujours trouver quelque chose à dire ».

Tesson n’est pas mécontent de troquer le suaire du béton pour le gazouillis des bergeronnettes, le cholestérol de la surabondance et de la mal-bouffe pour une aridité des ressources et un assèchement des besoins. Loin des profiteurs qui pompent et polluent le sous-sol de la planète pour satisfaire les appétits débridés des consommateurs, il se félicite d’avoir fui la nuisance colportée par l’homme pour se fondre dans la quiétude délivrée par la nature : « Tirer sur son clope, seul, devant le lac ; ne nuire à rien, ne subir le diktat de personne, ne désirer pas plus que ce que l’on éprouve et savoir que la nature ne nous rejette pas ».

Exit le vibrionisme fébrile, les passions futiles et l’hystérie grégaire. Tesson se contente de menus plaisirs, contemple des heures durant le paysage, écoute la glace céder sous les coups du printemps, s’abreuve de lectures, épuise son corps par de longues randonnées. Cet anachorétisme aiguise son humanité, l’emplit d’une juste humilité et d’un profond respect pour la nature qui le nourrit. Au déracinement et à la déresponsabilisation du jouisseur citadin, il réplique par un réenchantement sauvage et spartiate : « Le bonheur d’avoir dans son assiette le poisson qu’on a péché, dans sa tasse l’eau qu’on a tirée et dans son poêle le bois qu’on a fendu : l’ermite puise à la source. La chair, l’eau et le bois sont encore frémissants ».

Certes, il n’a pas rompu toutes les amarres avec la civilisation moderne : il a emporté avec lui plusieurs brouettées de ketchup, vodka, tabac et autres produits alimentaires, un ordinateur qui heureusement rend l’âme dès les premiers jours, un kayak, un appareil photo, de l’aspirine… Certes, il constate que les hommes s’agacent et s’entredéchirent aussi hors de la promiscuité des métropoles. Certes, certains de ses démons lui collent à la peau, le rappelant à la mélancolie, à l’angoisse ou au chagrin qu’il noie dans les vagues de vodka ou tempère par la fréquentation de ses voisins. Certes, il s’incommode à l’occasion de son moi hégémonique : « Une question se pose à l’ermite : peut-on se supporter soi-même ? ».

Dans son havre cerné par les cèdres et les pensées de Nietzsche, Lao Tseu, Tournier, Kierkegaard, Rousseau, Giono et consorts, Tesson cultive tant bien que mal une ataraxie de circonstance. Désentravé des contraintes qui étranglent le quidam des villes, cet animal à excitation rapide, Tesson tente de fraterniser avec le temps. Slalomant entre le fatalisme et l’émerveillement, il fait montre d’une lucidité perçante sur sa retraite : « Que suis-je ? Un pleutre, affolé par le monde, reclus dans une cabane, au fond des bois. Un couard qui s’alcoolise en silence pour ne pas risquer d’assister au spectacle de son temps ni de croiser sa conscience faisant les cent pas sur la grève ».

Ce témoignage teinté de poésie, à la croisée de Walden (Henry David Thoreau) et Into the wild (Jon Krakauer), fourmille de réflexions, d’impressions, d’observations cristallisant sans tambour ni trompette une philosophie de vie largement plus concrète et convaincante que moult ouvrages réputés philosophiques. Tournant autour de l’épicurisme, de la devise montanienne « connais-toi toi-même », du totem pascalien « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre », Dans les forêts de Sibérie, prix Médicis essai 2011, infuse une voix dissidente qui guide son auteur vers cette conviction prophétique : « Les villes sont des expériences provisoires que les forêts recouvriront un jour ».


Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Sylvain Tesson

 

On ne présente plus Sylvain Tesson, géographe, écrivain, journaliste et voyageur au long cours, passionné d’Asie Centrale, réalisateur de documentaires. Un touche-à-tout brillant qui ne lasse pas et doué d’une écriture au style captivant.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).