Dans le jardin de la bête, Erik Larson

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Dans le jardin de la bête, Erik Larson

Ecrit par Stéphane Vinckel 05.10.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, La rentrée littéraire, Roman, USA, Essais, Le Cherche-Midi

Dans le Jardin de la bête (In the Garden of beasts), lu par Stephen Hoye, traduit de l’anglais par Edith Ochs, août 2012, 641 p. 21 €

Ecrivain(s): Erik Larson Edition: Le Cherche-Midi

Dans le jardin de la bête, Erik Larson

Deux ans après le remarquable Le Diable dans la ville blanche (1), Erik Larson (l’autre Larson donc, avec 1 seul S) revient avec Dans le jardin de la bête. On quitte les Etats-Unis, on quitte le dix-neuvième siècle, on quitte l’exposition universelle : Berlin 1933-1938, le vingtième dans ce qu’il a de pire, juste avant l’explosion universelle.

Dans le Jardin de la bête raconte, par le menu, la vie quotidienne de l’ambassadeur américain en poste à Berlin de 1933 à 1937 : William E. Dodd, et sa famille (ses deux enfants, Martha et Bill, et son épouse).

Le roman s’ouvre sur plusieurs débuts (bonne technique) :

– une citation de Dante, en exergue, tiré de l’ouverture de La Divine Comédie (Enfer) :

« Au milieu du chemin de notre vie

Je me retrouvai dans une forêt obscure

Car la voie droite était perdue »

– une préface de l’auteur, intitulée Das Vorspiel, ainsi décliné : « Prélude ; ouverture ; prologue ; épreuve éliminatoire ; préliminaires ; examen pratique ; audition ; das ist erst das Vorspiel : c’est juste pour commencer. Collins German Unabridged Dictionary ». Cela rappellera peut-être, à certains, l’usage et l’origine du mot incipit, utilisé au Moyen Age pour signaler… le début du texte.

– l’incipit, donc, de Larson : « Un jour à l’aube d’une époque très sombre, un père et sa fille se trouvèrent brusquement transportés de leur petite vie confortable à Chicago jusqu’au cœur de Berlin sous Hitler ». Dans ce Vorspiel, Larson nous prévient : pas de héros à la Schindler ici, mais de l’intime : « approcher ce monde disparu par le biais du vécu et des perceptions de [ses] deux sujets principaux, le père et la fille ».

– et, enfin, l’incipit du roman même :

« 1933

L’homme derrière le rideau

Il était courant, pour les expatriés américains, de se rendre à leur consulat à Berlin, mais l’homme qui s’y présenta le jeudi 29 juin 1933 n’était pas dans un état normal ».

Voilà, vous êtes dedans, au cœur, « dans le jardin de la bête ». Larson ne va pas vous lâcher. 550 pages de récit, plus 70 pages de notes et 15 pages de bibliographie. Erik Larson est pointilleux et donne ses multiples sources pour chaque détail. Les références sont souvent vertigineuses (journaux intimes, correspondance officielle et privée, textes non publiés, et, bien sûr, d’autres sources plus habituelles : presse, historiens, romanciers contemporains, mémoires, etc).

L’ensemble constitue l’inverse d’une somme d’informations ennuyeuses parce que trop minutieuses : le souffle du roman est là (2). C’est la patte d’Erik Larson, telle qu’elle était déjà à l’œuvre dans Le Diable dans la ville blanche.

William Dodd n’a pas le profil de l’ambassadeur et s’il le devient, c’est faute de mieux (« Personne n’en voulait »). Historien de formation (l’œuvre de sa vie est une Histoire du Vieux Sud, prévue en quatre volumes), ami et biographe de Wilson, rural et simple, il connaît l’Allemagne pour y avoir été étudiant au tournant du siècle, où déjà l’« esprit guerrier » le mettait mal à l’aise. Il se sent investi d’une mission, « cultiver le libéralisme américain en Allemagne ».

Quand il débarque en Allemagne avec sa famille, les persécutions ont déjà cours (la première scène du roman est un exemple) mais elles restent occasionnelles. Certaines voix tentent de s’élever et d’alarmer la communauté internationale, comme le rabbin Wise (le bien nommé) de New-York qui « déclare à un ami : “Les frontières de la civilisation ont été franchies” ».

Rapidement, Dodd découvre que la diplomatie a des limites : les dettes de l’Allemagne doivent être honorées, beaucoup de porteurs de bons veulent récupérer leurs billes. En plus des tensions qui naissent entre l’Allemagne et leurs voisins, proches ou lointains (tensions qui doivent être étouffées), Dodd doit faire face aux problèmes internes à la diplomatie américaine. Tout le monde ne partage pas sa droiture et son manque de frivolité dans la vie mondaine qui semble aller de pair avec le rôle d’ambassadeur.

Sa fille Martha, aura, elle, une vie mondaine très chargée, multipliant les aventures et les amitiés avec tous les camps présents : allemand, français, soviétique. Martha est l’autre grande figure du livre de Larson. Elle mérite même, sans doute, l’étiquette de personnage de roman, tant sa vie fut mouvementée. Elle évolue énormément au cours du récit, passant de la jeune américaine naïve qui, malgré les signes, « gardait la conviction inébranlable que la révolution qui se déroulait autour d’elle était un épisode héroïque qui produirait une Allemagne nouvelle et saine », au statut de rebelle et d’espionne en puissance. L’autre intérêt important du livre, c’est l’analyse faite par la diplomatie américaine (entre autres, mais pas seulement) de la montée insidieuse du nazisme et les réponses apportées (ou non – mais plutôt non) par la communauté internationale. Dernier grand intérêt, et pas des moindres, les rouages et les « petits meurtres entre amis » de la hiérarchie nazie qui culmine le soir du 30 juin 1934, par la « Nuit des longs couteaux ».

Après avoir lu ce livre, on peut se demander ce qu’en penserait Laurent Binet : l’auteur de HHhH (sur Heydrich, et l’attentat de 1942, que l’on aperçoit ici, à ses débuts fulgurants dans la hiérarchie nazie) s’interrogeait sur la manière de faire récit de l’Histoire dans un roman. Et d’ailleurs, Dans le Jardin de la bête n’est pas un roman. Chaque paragraphe contient un renvoi à une source historique. Larson aussi, comme Binet, précise quand il n’y a rien pour étayer un épisode. Si Binet refusait le romanesque épique, il était très présent dans son roman (plus ou moins paradoxalement, c’était même sa manière de refuser le roman) : Larson lui n’est jamais là. Par contre, il est omniprésent dans le montage de l’histoire. Il est plus réalisateur (au sens cinématographique du terme) que Binet, et contribue à l’impression de roman avec ses titres de parties et de chapitres (interrogé, Laurent Binet m’a confié ne pas avoir encore lu le roman).

Finalement, peu importe l’étiquette (roman/essai) ; l’écriture est fluide (la traduction l’est également, avec des notes et des parenthèses efficaces) et parvient à faire de cette somme une lecture passionnante, de bout en bout.

Idéalement, la lecture de Larson peut être prolongée par Philip Kerr et sa Trilogie Berlinoise. Imaginez un avatar de Marlowe, au pays des nazis. C’est ça !

 

Stéphane Vinckel

 

(1) Voir notre article, sur le blog serendipity : http://seren.dipity.over-blog.fr/article-sweet-holmes-chicago-sur-le-diable-dans-la-ville-blanche-d-erik-larson-77614535.html

(2) La preuve : Hollywood vient d’annoncer que Tom Hanks jouera le rôle de Dodd dans l’adaptation du roman. Le problème, c’est que vous allez voir que du coup Erik Larson devient moins appréciable ou apprécié à cause de cette récupération…

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A propos de l'écrivain

Erik Larson

 

Erik Larson est un journaliste et écrivain américain. Après Le Diable dans la Ville blanche (Le cherche midi, 2011) et Dans le jardin de la bête (Le cherche midi, 2012), Les Passagers de la foudre est son troisième ouvrage paru en France.

 

A propos du rédacteur

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Rédacteur


Trente neuf ans, 3 enfants, libraire depuis 1999 après des études supérieures d'anglais et un mémoire sur le plus fascinant des moments en littérature, le début.

Je pratique la lecture avec les yeux et les oreilles (livres audio) avec un plaisir que, tous les jours, j'essaye de partager. Parfois avec succès mais toujours avec bonheur.

J'anime depuis trois ans un blog avec une dizaine de libraires et autres lecteurs,

www.seren.dipity.over-blog.fr