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Dans la zone d’activité, Éric Chevillard

Ecrit par Ahmed Slama 10.02.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Poésie, publie.net

Dans la zone d’activité, Éric Chevillard, publie.net, 65 pages, 2,99 €

Ecrivain(s): Éric Chevillard Edition: publie.net

Dans la zone d’activité, Éric Chevillard

 

Zone littérairement ludique

Chevillard ? On le connaît Éric, depuis le temps qu’il sévit, chez Minuit essentiellement, une quinzaine de romans, toujours cette langue, ce style, enroulement langagier, et puis cet imaginaire, le Chevillard est une espèce rare qu’il faudrait protéger, on sait jamais avec les braconniers littéraires qui pullulent aujourd’hui, ici ou là, qui n’ont rien su comprendre, j’en plains les tristesses lectorales, sans en évoquer la fadeur stylistique. Et quand Éric, auteur d’un excellent blog, L’Autofictif, nous gratifie d’une œuvre numérique, chez Publie.net, on s’y penche, nous chez LitteWeb, on s’y penche c’est forcé, avec ce risque, toujours chez Chevillard, celui d’une chute, un abîme.

Dans la zone d’activité, c’est une trentaine d’histoires courtes, celle d’une zone commerciale ; on les voit, dès la table des matières, les boutiques réparties, y a qu’à laisser son curseur, son index vous guider, « Mon imagination est une colle » qu’il disait Chevillard, paraphrasant Léon Bloy, dans son sublime L’Auteur et Moi, une assertion qui encore se confirme dans cette Zone d’activité, dès les premières lignes, lire, et se laisser cheviller par la langue d’Éric.

Le recueil est construit sur une répétition formelle tout à fait singulière, toutes les histoires ont ceci de commun que de mettre en miroir dirait-on des paragraphes où s’esquisse la langue de Chevillard (sur laquelle nous reviendrons plus amplement) et une phrase en italique, une sorte de contrepoint, qui donne de ces mouvements, de ces vitesses efficaces au récit, et c’est à force de répéter ce processus que s’instaurent des différences, les récits usant de cette mécanique fatale se font à mesure que nous parcourons les histoires de plus en plus hilarantes, tant par les situations esquissées, mais également par ce rythme binaire, ce processus singulier.

Dans la zone d’activité, c’est aussi cet art du contre-pied, en bon lecteur de Gustave Flaubert, Chevillard procède, à sa manière, à un dictionnaire des idées reçues moderne, Dans sa zone, à Chevillard, on y procède, méthodiquement, à la démolition des mythes, Le Notaire de Chevillard, il est « fin et bien bâti ». Et il y a cet artisanat langagier de nous pousser dans le précipice du premier réflexe de pensée, habitus, « Oh ! Comme on va s’acharner sur ce personnage ridicule ! Un notaire ! On imagine déjà le bonhomme rond et court sur pattes : cible idéale pour nos fléchettes ».

Dans la zone d’activité, il y a toujours ce pas de côté, invention, et quand bien même un des personnages d’Éric est conforme à nos attentes, il y a ce grain, ce trait pour tout faire vaciller, quelle meilleure illustration que le texte qui ouvre ce recueil : le boucher.

Et pour n’en pas rester qu’à des verbiages voici que notre doigt glisse au hasard, liseuse, cette curiosité. Le Libraire ? on tapote dessus et dès  le premier paragraphe voici que se met en place la glue chevillardienne, et nous, pauvre Sarcophaga carnaria, on s’y jette, dans cette glue, on s’y prend les pattes, et le tout s’opère par cette phrase « L’offre est pourtant abondante dans sa librairie, surabondante même, mais certains ne s’en satisfont pas ». Le motif est déjà là, posé, et l’on reprend en arrière, déployer cette phrase première, pour mieux l’exploiter. « Ils sont entrés avec en tête leur petite idée bien arrêtée, impérieuse, et ils n’en démordront pas ». Et d’introduire ainsi l’autre pan, ces gens qui entrent chez le libraire pour mieux apprécier la situation, précise le tout, on met en exergue le propos ; cette superposition. « Faute de flûte à la boulangerie, les mêmes se rabattent sans trop de chagrin sur un pain rond. Leur faim n’est pas si pointilleuse ». Cette superposition qui met en scène l’intériorité du libraire. La phrase a beau être à la troisième personne, mais ce sont les pensées du libraire ; cette équivalence entre le pain et le livre.

Il y a chez Chevillard ce procédé langagier, un enroulement singulier, c’est qu’on tourne, on tourne autour du pot, on étire, à force de mots, cet érotisme du mystère, ne pas dévoiler de suite, découvrir, progressifs. Tout texte fonctionne sur un aspect allusif, toujours laisser de ces interstices langagiers, comblés par le lecteur, un procédé, à la base même de tout style, que Chevillard a toujours su exploiter à son acmé. Bon là, la mécanique est posée, ajustée, huilée, ce libraire médiocre, ces gens qui l’agacent, reste plus qu’à lancer le action !

« Voici par exemple une jeune fille qui lui réclame Don Quichotte », et de s’instaurer, progressif, ce rythme binaire, entre des paragraphes, cette narration, contrebalancés par une phrase en italique mise en discours ; dans cette nouvelle, il y a ce libraire qui répond systématiquement « je n’ai pas ça », et la narration qui reprend, le libraire qui cite tout un chapelet de noms d’auteurs, « Frédéric Angoix, Dan Gaudelerm, Ava Werberalda, Éric Emmanuel Piclévy, Orsenna d’Ormesson, tous les auteurs qui comptent aujourd’hui », visant à convaincre cette lectrice insensée qui « De toute évidence (…) passe à côté de son époque ».

Passer à côté de son époque, cela ne risque pas d’arriver si l’on ne lit pas du Chevillard, lui au moins a cette chance de ne pas en avoir d’époque, il restera, Éric Chevillard, alors disons, comme ça. Dans la zone d’activité n’est pas son meilleur, clairement, mais Dans la zone d’activité pour quiconque ne connaîtrait pas le style chevillardien, ce qui peut être compréhensible tant la fange livresque pullule de ces pages fades qui obstruent l’éclat de tant d’œuvres, Dans la zone d’activité est une entrée bien commode… une porte dérobée, mais qu’importe ! si l’on parvient à y subodorer quelques traits langagiers.

 

Ahmed Slama

 


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A propos de l'écrivain

Éric Chevillard

 

Éric Chevillard, né un 18 juin à la Roche-sur-Yon, anciennement Napoléon-Vendée, il ne s’endort pas pour autant sur ses lauriers puisqu’on le voit encore effectuer bravement ses premiers pas cours Cambronne, à Nantes. Il a deux ans lorsqu’il met un terme à sa carrière de héros national. Il brise alors son sabre sur son genou puis raconte à sa mère qu’il s’est écorché en tombant de cette balançoire et elle feint gentiment de le croire. Ensuite, il écrit. Purs morceaux de délire selon certains, ses livres sont pourtant l’œuvre d’un logicien fanatique. L’humour est la conséquence imprévue de ses rigoureux travaux. Il partage son temps entre la France (trente-neuf années) et le Mali (cinq semaines). Hier encore, un de ses biographes est mort d’ennui. Biographie prise sur le site d’Eric Chevillard http://www.eric-chevillard.net/biographie.php

 

A propos du rédacteur

Ahmed Slama

 

Ahmed Slama,

Agenceur de mots littéraire : finaliste du Prix du Jeune Ecrivain Français 2015 et 2016, lauréat du prix de la revue Rue Saint-Ambroise, retrouvez son feuilleton Topologie des Clopes. Agenceur de mots journalistique au BondyBlog. Il se propose, chaque semaine, de cartographier le réseau littéraire numérique à travers sa chronique, LittéWeb, à retrouver dans La Cause Littéraire.