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Daniel Mesguich, Estuaires, par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 08.12.17 dans La Une CED, Les Chroniques

Daniel Mesguich, Estuaires, annotation et postface de Stella Spriet, Gallimard, collection Hors série Littérature, 2017

Daniel Mesguich, Estuaires, par Matthieu Gosztola

Daniel Mesguich a raison lorsqu’il écrit : « […] d’une manière générale, je tiens que nul, pour écrire, n’a besoin jamais d’autorisation, si ce n’est celle de sa force propre et de son désir […] ». En témoigne cette somme passionnante, qui émane d’un homme de théâtre érudit – par amour et non par devoir –, où les approximations sont fort peu nombreuses. L’on se souvient des cours au Collège de France (en 2007 et 2008) de Michael Edwards, réunis sous le titre Shakespeare, le poète au théâtre chez Fayard, et plus précisément de ce passage : « Nous pensons d’abord à la signification des mots, mais nous savons qu’un poète est conscient en même temps, et sans qu’il y ait deux actes séparés de l’intellect, de tout ce que dit le langage et du corps invisible où ce dire se meut, dans des sons et des rythmes qui animent la bouche et que l’oreille savoure ». S’intéressant avec raison, en homme de théâtre accompli, à ces sons et à ces rythmes, Daniel Mesguich écrit : « […] les mots, on le sait, peuvent aussi bien tuer que les épées : que serait sinon, d’ailleurs, ce poison versé dans l’oreille, dont meurt Hamlet-père ?… La preuve ? Essayez de prononcer rapidement : “words, words, words”, vous comprenez vite que vous êtes en train de dire “sword, sword, sword”, épée, épée, épée ». C’est aller vite en besogne et oublier que words et sword offrent des sonorités bien différentes. Mais c’est là détail, et, c’est bien connu, le diable se cache dans les détails.

Parlant de sonorités, l’on ne peut que songer au timbre, aux timbres de la voix de Daniel Mesguich, exemplaire, remarquable passeur des textes, de leurs rythmes, qui sont aussi les rythmes intérieurs des auteurs de ces textes, puisque « [l]e rythme est le mouvement de la voix dans l’écriture », ainsi que l’a énoncé Henri Meschonnic dans La rime et la vie (Verdier, 1989). « Avec [le rythme] », lisant une œuvre, « on n’entend pas du son, mais du sujet ». Et à chaque fois, lisant, Daniel Mesguich fait entendre des sujets. Pleinement. Et ce grâce à un savoir-faire étonnant.

Il est notamment éminemment apte à restituer les courbes d’une phrase, à donner corps à une virgule, de dix, vingt manières différentes, afin que, sans jamais s’oublier en tant qu’entités douées d’une vie propre, les phrases trouvent leur – juste – point de rencontre, de rapprochement, et vivent les unes à la lumière des autres, en vivant les unes à la suite des autres.

Et sa prose semble travaillée de l’intérieur par son œuvre de lecteur, de passeur, comme en témoigne l’extrait suivant :

« Quant à moi, même si j’aime (et j’aime plus que quiconque ne pourrait l’imaginer, croyez-moi, Leïla, et mon enfance fut heureuse, et insouciante, et belle) me réchauffer au souvenir des quelques disparus qui m’ont entouré en ces temps-là – et du disparu, aussi, que fut l’enfant que j’étais –, je ne puis m’empêcher, à tort ou à raison, de lire aussi en ce souvenir, dès qu’on le déclare ou seulement le rappelle devant les autres, quelque chose qui finit, tôt ou tard, par ériger – avec, en guise de pierres, les visages aimés – les murs d’un de ces abris dont la porte, trop souvent, risque de ne s’ouvrir que pour mieux exclure, nier, voire détruire ces autres, ceux, précisément, qui “ne viennent pas de là, ne sont pas comme ça”. Tout cela pour dire que je ne saurais rien vous dire, ma chère Leïla, de “mon enfance juive en Algérie” ».

 

En cette somme se découvrent des fulgurances.

Sur la façon suivant laquelle, vivant, l’on ne peut que se résigner à perdre, toujours perdre, ce qui n’interdit pas de s’en réjouir, de se réjouir : « Vous sacrifiez toujours quelque chose à quelque chose, quelqu’un à quelqu’un. Voir, c’est choisir de voir ceci, c’est déjà perdre cela. Parler, c’est perdre. Et écouter. Penser. Lire. Chaque fois, c’est perdre ».

Ou encore sur l’amour (tout, du reste, n’a-t-il pas trait à l’amour ?).

À propos du Roi Lear : « […] c’est comme si Shakespeare nous disait : “Quand on demande combien on est aimé, on est forcément perdant de tout”. Celle qui aime, en l’occurrence […] Cordélia, ne va pas pouvoir le dire, et celles qui sauront le dire, en l’occurrence [l]es deux autres filles [de Lear], ne vont pas pouvoir l’aimer. Comptabiliser l’amour, c’est en sortir ».

À propos de Racine (évocation ayant, à sa naissance, bu le lait de l’indispensable Traité des vertus de Vladimir Jankélévitch) : « […] je l’aime de plus en plus. Et j’avance que, le concernant, ce “de plus en plus” est la condition unique de l’amour qu’on peut lui porter. Pas d’amour, pas d’amour du tout (pas de lecture), sans ce “de plus en plus” ».

À propos de la pertinence de l’amour : « […] on est toujours aimé pour quelque chose d’autre que “soi”, d’autre que ce que l’on croit soi. Quelqu’un est et, d’autre part, il a, comme dirait Aristote. Il est ce corps-là, cette personne-là mais, d’autre part, ce corps, cette personne ont des propriétés. Ces propriétés (littéralement : ce qui lui est “propre”), elles sont, si l’on veut, lui-même ».

 

En cette somme vit (et se laisse embrasser) une théorie sur le théâtre, qui se découvre lorsque l’on considère le livre dans son ensemble, et que l’on prend le temps de coudre ensemble les pièces de tissu qui la constituent – cette théorie –, et qui se trouvent être des parties de robes de textes n’appartenant pas aux mêmes collections, et n’étant pas faites pour les mêmes saisons :

« […] dans la réalité, que vient chercher le spectateur du théâtre, j’entends : celui qui s’y rend ? Quelque chose de lui, en lui, qui s’était écrit, programmé, depuis lui, sans lui. Il vient reconnaître en d’autres, par d’autres, ce qu’il ne savait pas qu’il savait de lui-même. Au théâtre, il se rend, précisément : il se retrouve et se redonne à lui-même. À travers illusions et simulacres, il vient se vérifier. Il vient cosigner sa participation – elle s’était pourtant effectuée à son insu – à la programmation ». Du reste, c’est là le fait de toute lecture : « […] pour lire, il faut, d’abord, ouvrir le livre. […] il faut, oui, s’approcher, entrer ; travailler, c’est-à-dire jouer ; se jouer de, mais aussi se jouer tout court, c’est-à-dire se risquer soi-même, s’exposer : “Pour me lire, moi Racine, il vous faudra, vous Untel, cosigner. Il vous faudra écrire mentalement, et même sentimentalement, le rapport indécis, toujours nouveau puisque jamais terminé, de mon texte propre au tissu de votre propre vie. Me lisant, il vous faudra me dire en vous votre secret. Vous le dire en moi, par moi, sur moi”. […] Lire vient de lego, qui veut dire je cueillej’assemble en bouquet ; je recueille, aussi. Dans la salle de théâtre, […] on se re-cueille, on se rassemble. Et on s’ouvre, aussi. Ce double mouvement est dia-bolique. Symbolique, également. De ballein, je porte, je soutiens ; et de sun, qui dit l’assemblage, ou de dia, qui dit l’écartement… »

 

Me lisant, il vous faudra me dire en vous votre secret. Tout est dit.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com