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D’Images et de bulles (3) : Julio

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas le 29.04.14 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

D’Images et de bulles (3) : Julio

 

Julio, Gilbert Hernandez, traduction anglais (USA) : Daniel Pellegrino et Christophe Gouveia Roberto (Julio’s day), Ed. Atrabile, février 2014, 112 pages, 19 €

 

D’un cri à l’autre, d’un trou noir à un autre, Julio relate le déroulement d’une vie, ce fragile passage, depuis la bouche grande ouverte sur le premier cri jusqu’à celle du vieillard à l’agonie. Le noir profond du néant forme la trame de fond de cette vie où les événements se succèdent sans explication, sans clé existentielle, où, à la fois, le temps semble perdre sa consistance et peut-être retrouver sa juste place. Dans son introduction, Brian Evenson établit-il ainsi un parallèle entre l’œuvre d’Hernandez et celle de Beckett : « Elles accouchent à cheval sur une tombe, le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau ».

C’est le personnage de Julio, entouré par les membres de sa famille d’origine mexicaine que nous suivons avec fascination et sidération durant ces 100 pages ; 100 pages qui déroulent avec brio 100 années de l’histoire du monde grâce à un emploi audacieux de l’ellipse, à un recours systématique à l’évocation et à la fragmentation narrative. En noir et blanc, une vie de douleurs, de petites joies et d’espoirs, de traumatismes et d’horreurs dont le cours ne s’arrête pas quoi qu’il arrive. Dans ce village perdu, les uns demeurent ad vitam aeternam et les autres s’éloignent rapportant dans leur sillage des bribes des grands changements de l’époque : les guerres mondiales, les mouvements de libération, les mœurs nouvelles… sans pour autant que soient précisées des indications temporelles.

Gilbert Hernandez reste à distance de ses personnages, hors de tout jugement, laissant au lecteur le soin de déchiffrer la personnalité de chacun et de recomposer les blancs de l’histoire. Son propos ne tombe jamais dans la lourdeur, tout n’y est qu’esquisse et légèreté. Les dialogues, rares, n’apportent pas de conclusion, ils ne sont que des bribes jetées au vent. On pourrait lui reprocher de se concentrer plus sur les malheurs ou les tares de ses personnages et d’en rajouter, mais il traite ses sujets avec une telle virtuosité que l’on ne peut s’y arrêter : l’amour de Sofia pour un soldat qui ne reviendra que vingt ans après la guerre, la terrible infection par les vers bleus contractée par le père, la pédophilie de l’oncle Juan punie par ses descendants, le refus de Julio d’assumer ses amours et de quitter le village… Tout sonne juste, tout y est terriblement humain, la petitesse comme la grandeur. La tragédie prend toute son ampleur dans la vie de ces gens ordinaires, loin des récits mythiques. C’est ce que nous rappelle Gilbert Hernandez en ancrant son récit dans une réalité sobre, crue et dépouillée.

Julio n’est pas une lecture facile, elle surprendra, troublera ou choquera mais elle saura nourrir, comme toutes les grandes œuvres, celui qui la lira.

 

Myriam Bendhif-Syllas

 

Gilbert Hernandez est né en 1957 en Californie. En 1981, il crée et co-auto-édite le premier volume deLove & Rockets avec ses frères Mario et Jaime ; projet qu’ils poursuivent depuis trente ans et qui est considéré comme le déclencheur créatif de la seconde vague de la bande dessinée indépendante américaine. Dernier ouvrage paru : La Saison des billes (Atrabile, 2013).

 

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A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

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Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

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