Identification

D’Images et de bulles (14) - Bringuebalés, Les Carnettistes Tribulants

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas le 20.01.15 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

D’Images et de bulles (14)  - Bringuebalés, Les Carnettistes Tribulants

 

 

Bringuebalés, Carnets de mémoires d’immigrés, Les Carnettistes Tribulants, La Boîte à Bulles, octobre 2014, 172 pages, 27 €

 

Bringuebalés : un simple mot mais dont les sonorités manifestent les aléas, les hauts et les bas de ce voyage à part, qui consiste à quitter son pays d’origine pour en rallier un autre. Immigration. Voyage choisi ou imposé par les circonstances.

Bringuebalés, ces hommes et ces femmes dont nous parle ce livre salutaire, riche et inspiré. Bringuebalés certes, mais aussi fiers, courageux, pleins de ressources, surprenants, ces ancêtres, ces anciens qui reprennent vie ou remontent le fil de leurs souvenirs.

Cet ouvrage n’est pas une BD mais un « Carnet de mémoires », un carnet de voyages et de parcours liés à diverses formes d’immigration. À partir des ressources du Musée de l’histoire de l’immigration, en particulier celles de la Galerie des dons, onze artistes du collectif Les Carnettistes Tribulants ont découvert des objets, des témoignages et les êtres auxquels ils étaient liés. Ils ont travaillé face à ces sources, interrogé des personnes immigrées ou leurs descendants, approfondi et nourri leurs connaissances. Car certes, leur travail a nécessité une immersion dans ces récits, ces images, ces traces. Il aura aussi nécessité une créativité que reflètent les douze carnets rassemblés : autant de modalités graphiques, artistiques de s’approprier ces mémoires, autant de façons de raconter et de dire, autant de moyens d’affirmer le refus de l’oubli et de ce qui fait la France d’hier et d’aujourd’hui : une terre où des gens de partout s’enracinent et font pousser les ressources de demain.

« En jouant comme dans certains livres à mélanger le nez, la bouche et les yeux des vingt-quatre visages, on obtient le portrait-robot de notre génération. Et surprise ! Les français d’aujourd’hui sont variés, mélangés, colorés ! Comment se fait-il que j’ai eu à en faire la preuve alors qu’un français sur quatre est issu de l’immigration. C’était un jeu d’enfant… » (Claire Dupoizat).

Chaque carnettiste a su offrir à l’objet de son travail un cadre des plus respectueux et des plus vivants. L’objet est reproduit, suivi d’un témoignage écrit, puis viennent les pages créées à partir des matériaux assemblés. S’agit-il de vécu « magnifié » ? S’agit-il d’une histoire revisitée par l’œil trop bienveillant de l’artiste ? Non, il s’agit de vies mises en images et en mots, de vies bien réelles traversées par le prisme de la fiction ou non : celle d’un inconnu quittant son village ; celle de Térezia apatride, encore et encore ; d’Ettore et de Giuseppina devenus Hector et Joséphine ; d’Alexis, officier reconverti en taxi débrouillard ; de Melkon, archiviste de la mémoire familiale ; de Nathalia qui a su transmettre le costume des racines ; de Youri qui fit de la musique le moyen de dépasser l’exil ; d’Emilio le métallo, transmettant la force de l’engagement ; d’Olga aux fils de tissu liens de mémoire ; de Ferrante et de Karola dont le passé garde encore ses mystères ; de Lazare le combattant et l’entrepreneur ; d’Ismaël amoureux de foot et père incomparable. Ces noms pour tous ceux qui ne seront pas prononcés, ces noms pour tous ceux qui ont vécu un même voyage, toujours différent et singulier.

« Couché sur le papier de soie blanc, il est vivant.

Je sens palpiter une mémoire rouge et bleue comme une circulation sanguine, une pulsation du cœur. Il respire.

Il se souvient d’une femme qui porte l’histoire d’une famille dans les replis et les motifs compliqués de sa jupe. Elle cache sous la peau du tissu l’enfantement secret d’un espoir. Elle est enclose, enceinte de guirlandes de mémoires bises. Dans son armure brodée pour affronter l’exil, une femme part sur les chemins du recommencement. Elle va planter des fleurs, par-delà les champs rouges et les vallons bleus, elle va reprendre racine ailleurs. Sous ses pas, des cailloux de diamants ; sur sa joue, le souffle du zéphyr doux comme une promesse » (Le costume roumain, Anne-Claire Thévenot).

Ces quelques lignes ne suffiront pas à décrire le talent des artistes, les émotions qui gagnent le lecteur. Il ne sera donc pas question ici de préférences, de comparaisons entre les différentes réalisations : originales, percutantes ou émouvantes, douces ou provocantes, composées de crayonnés, d’encres, de broderies, d’aquarelles ou de créations à partir de tissus chamarrés, associant images et textes, elles méritent toutes d’être saluées. Elles constituent le terreau nourricier à partir duquel peuvent s’implanter les racines de ces mémoires vives.

Bringuebalés. Un mot. Un livre. Un voyage à travers les voyages de ces autres, les nôtres.

 

Myriam Bendhif-Syllas

 

Les Carnettistes Tribulants est un collectif d’une vingtaine de membres, venus d’horizons professionnels divers, né en 2003. Les Carnettistes se consacrent à défendre une certaine conception du Carnet de Voyage. Ils ont notamment publié Paysannes, Carnets de rencontres avec des femmes engagées (La Boîte à Bulles, collection [Les Carnets]) ; Banlieue nomade, Carnets de voyage autour de Paris (Éditions Alternatives).

 

Ont participé au présent ouvrage :

Marie-Sophie André

Tïa-Calli Borlase

David Chambard

Patrick Colcomb

Claire Dupoizat

Frede

Geneviève Marot

Gaëtan Nocq

Gilles Rebecchi

Damien Roudeau

Anne-Claire Thévenot

  • Vu: 1289

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

Lire tous les articles de Myriam Bendhif-Syllas

 

Rédactrice

Membre du comité de rédaction

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.