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D’exil et de chair, Anne-Catherine Blanc

Ecrit par Emmanuelle Caminade 20.12.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

D’exil et de chair, Les Editions Mutine, novembre 2017, 300 pages, 18 €

Ecrivain(s): Anne-Catherine Blanc

D’exil et de chair, Anne-Catherine Blanc

 

Anne-Catherine Blanc est un auteur au talent éclectique qui aime varier les genres, les sujets et les formes pour aborder notre « monde merveilleux et monstrueux » en nous montrant « l’homme universel avec ses vices, ses tares et ses beautés ».

Après Moana Blues, court et intense roman inspiré d’un tragique fait divers qui se déroulait sur une unique journée, elle publia ainsi L’astronome aveugle, un petit conte léger et lumineux, suivi de Passagers de l’archipel, un recueil de nouvelles nous faisant dépasser les clichés d’une mythique Tahiti, avant de se lancer avec Les chiens de l’aube dans un roman d’aventures mené tambour battant sur plus de trois cents pages nous entraînant au cœur d’un bordel sud-américain. D’exil et de chair, sa cinquième fiction traitant de l’exil et de la mémoire, est lui un roman polyphonique et fragmenté, qui s’attache, de 1938 à 2012, à de sombres réalités de la seconde guerre mondiale et du XXIème siècle, s’intéressant aux trajectoires diverses de trois exilés, qui se croiseront à Rivesaltes, dans les Pyrénées orientales, et dont elle entremêle les voix.

Mamadou, jeune tirailleur sénégalais arraché à son pays natal pour venir faire la guerre en France fut ainsi cantonné au camp Joffre au début des années 1940 pour y encadrer les réfugiés de la Retirada avant d’être rapatrié pour des raisons sanitaires. Il y croisa la route de Soledad, paysanne ayant fui la Galice avec son fils Jacinto après l’assassinat de son mari par les nationalistes espagnols, tandis que bien des années plus tard les vestiges de ce camp reçoivent la visite de Issa Diamé, clandestin africain tentant de gagner Londres. Un exilé venant d’arriver enfin en Europe via le détroit de Gibraltar après avoir tutoyé la mort plusieurs années dans une sorte de « fondu enchaîné » de « camions rampant dans les sables » et de « pirogues fendant les vagues » :

« Les dunes moutonnaient là où les lames avait déferlé. Le Sahara évaporait l’Atlantique ».

Trois magnifiques personnages que l’auteure incarne avec beaucoup d’empathie et d’humanité, de sensibilité et de justesse.

Anne-Catherine Blanc interroge ce qui pousse les hommes à résister et à survivre, à avancer ou se reconstruire. Cette énergie, ce mouvement perpétuel qui constitue la force-même de la vie. Mamadou s’accroche ainsi à l’idée de son retour au pays. Issa au contraire ne vit que dans ses rêves d’artiste, impossibles à réaliser chez lui. Soledad, qui ne se reconnaît plus dans son Espagne natale, aspire à une nouvelle vie pour elle et son fils. Quant à El Pounet, ce réfugié catalan au grand talent de dessinateur, il est « illuminé de l’intérieur par ce don qui le garde en vie ».

Mais sans doute n’auraient-ils pu survivre sans l’aide des autres, de leurs compagnons de souffrance et de tous ceux qui osent agir de leur propre initiative, « en être humain ». L’auteure met ainsi en lumière la solidarité des réfugiés et des tirailleurs entre eux et la fraternisation avec certains hommes de troupe, comme ces « réseaux de solidarité [qui] existent sur tous les chemins de la clandestinité ». Ce souci de l’autre qui fait braver tous les interdits notamment « pour détourner quelques vivres à l’intention des plus misérables ». Qui conduisit certains officiers français à s’opposer à l’occupant nazi pour éviter de voir massacrer leurs hommes en raison de leur couleur, tandis que la « solidarité du détroit » vient parfois supplanter les lois internationales.

Des ruines de  ce camp de Rivesaltes qui a vu transiter tant de malheureux, de « ce vide immense dévoré par le vent », semble se lever « une armée de fantômes », comme si les lieux aussi à l’instar des corps avaient une mémoire et que rien ne pouvait effacer la trace des pas de ceux qui y ont vécu. Et Anne-Catherine Blanc, qui a sans doute parcouru ce lieu et s’est nourrie des témoignages qu’elle a pu lire, l’imagine et le reconstruit, en peuple les allées.

Les voix de Mamadou et de Soledad semblent sorties d’outre-tombe, nous parlant avec le recul donné par le temps. Ce sont celles de personnes qui ont évolué, qui se sont peu à peu émancipées. Le villageois africain analphabète, mais pas idiot pour autant, a appris à lire et écrire le français, il a écouté les récits de ses camarades et a beaucoup tiré de ses souffrances mais aussi de celles des autres. Quant à Soledad qui, bien que sans instruction sait « penser clair et droit », c’est de la religion que son expérience l’a dégagée : « penser que je blasphème ne m’effraie plus comme autrefois ».

Leurs voix se succèdent ainsi et s’entremêlent, se rencontrent parfois, au fur et à mesure qu’affluent des bribes de souvenirs. Des images simples liées au concret de la souffrance et de la mort, du réconfort aussi, car c’est d’abord leur chair qui se souvient. Des souvenirs qu’ils nous livrent avec beaucoup de sincérité tels qu’ils les ont ressentis à l’époque. Et les fragments de texte qui les concernent, se rattachant par leur titre à ce concret, surgissent ainsi dans « un ordre mystérieux et émotionnel » peu respectueux de la chronologie, comme les morceaux épars d’un puzzle inachevé.

Issa, qui est aussi bousculé « par les images qui défilent sous ses paupières », a lui fait des études, ses lectures et internet lui ont ouvert le monde dont il connaît intellectuellement la réalité. Mais c’est désormais dans sa chair qu’il va la vivre. Sa voix cependant dispose d’un tout autre statut : elle nous est contemporaine et s’étale sur une période plus longue, s’affirmant comme le moteur du roman. Même si les bribes plus nombreuses de son récit ne commencent pas par le début, elles s’enchaînent en effet en séquences de plus en plus longues, dévoilant des pans importants du puzzle. Des fragments adoptant parfois en leur sein la linéarité d’un journal, ce qui permet de donner de l’élan à ce roman et d’en maîtriser l’éclatement. C’est que Issa, contrairement à Jacinto – le fils presque octogénaire de Soledad devenu Jacky – ne semble pas seulement le dépositaire d’une mémoire familiale mais un découvreur en quête d’origine. C’est aussi un artiste œuvrant comme l’auteur à perpétuer une certaine continuité de l’histoire en cherchant à raviver les traces de ceux qui l’ont vécue.

Outre l’efficacité de ce dispositif narratif, on est emporté par la beauté du style. Par l’adéquation des mots et des rythmes aux personnages et aux événements. Anne-Catherine Blanc est en effet une grande travailleuse de la langue toujours en recherche de justesse et d’authenticité. Ses personnages, même s’ils possèdent une expression très imagée, n’ont pas le même langage. Issa, l’intellectuel, ne s’exprime pas comme Soledad ou Mamadou mais ils endurent tous trois des souffrances similaires, ce qu’elle souligne en tissant leurs récits de très nombreux motifs qui se font écho et donnent unité au roman. Si la narration se fait à la première personne, le « je » passe souvent au « nous » de la solidarité, et passé et présent de narration alternent sans cesse d’un récit à l’autre ou au sein d’un même fragment, brisant toute routine. Des changements de rythme que viennent relayer les phrases qui s’allongent ou raccourcissent et se précipitent de manière parfois haletante, en accord avec ce qui est décrit ou raconté. Et cette écriture vivante, sensuelle et visuelle se teinte souvent de poésie et de philosophie et parfois d’un humour léger. Une écriture profondément qui rend au monde « ses fulgurances de beauté et d’horreur ».

D’exil et de chair s’avère ainsi un roman puissant dans lequel l’auteur porte un éclairage aigu et dépourvu de tout manichéisme sur la noirceur du passé et de la réalité actuelle, tout en investissant ses personnages avec beaucoup de respect et de tendresse. Un roman magnifié par une très belle écriture épousant harmonieusement son sujet, où les forces de vie l’emportent sur la mort.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Anne-Catherine Blanc

 

Anne-Catherine Blanc est née et a grandi au Sénégal. Après une carrière voyageuse (au Maroc et à Tahiti notamment), elle enseigne désormais le français dans le sud de la France. Les chiens de l’aube est son quatrième livre et beaucoup d’autres, sous forme de notes ou de manuscrits, attendent dans ses cartons.

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.