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D'autres vies, Imane Humaydane

Ecrit par Martine L. Petauton 19.10.12 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, Verticales, Moyen Orient, Pays arabes, Roman

D’autres vies, trad. arabe Nathalie Bontemps, septembre 2012, 189 p. 18,50 €

Ecrivain(s): Imane Humaydane Edition: Verticales

D'autres vies, Imane Humaydane

 

C’est un livre-vie-voyage, un peu comme Le garçon qui voulait dormir d’Aharon Appelfeld, auquel on pense tout du long.

Il en va de souffrances fondatrices qui, chez l’un, le tenaient dans un sommeil écran, et chez elle – Myriam – la bloquent dans un avion qui va d’un point à l’autre, comme si se poser quelque part était impossible. C’est du reste un aéroport qui illustre la couverture de ce beau livre attachant, qui, comme celui de l’écrivain israélien, décline lieu, mémoire et identité.

Une superbe chanson de Maxime Le Forestier disait : « être né quelque part, pour celui qui est né, c’est toujours un hasard… Y’a des oiseaux de basse-cour et des oiseaux de passage, ils savent où sont leurs nids, qu’ils rentrent de voyage, ou qu’ils restent chez eux, ils savent où sont leurs œufs… ».

C’est bien de tout ça dont il est question, quand on est Beyrouthaise – vieille famille druze de la Montagne à cèdres – qu’on est parti, en pleine guerre, quand les bombes tuaient les frères, rendaient fous les pères, et muettes les mères ; quand les paysages, le soleil et même la Méditerranée explosaient.

Il y aura l’exil, « on émigre, on construit une autre vie, et on croit qu’on est sauvé », l’essai de poser son nid en Afrique du Sud, puis au Kenya. Tous ces lieux, suivant la mer, comme un lointain cordon ombilical avec l’origine. Ainsi, ce n’est pas, sur les haut plateaux de la savane, qu’elle habite au Kenya, mais à Mombasa, au bord de l’océan : « je rêvais toujours que j’étais au Liban, dans la maison quittée. Je m’éveillais beaucoup pendant la nuit, et me rendormais chaque fois au son des vagues de l’Océan Indien, proche de chez nous »… partout, on tentera de se « reconstruire », comme disent, avec la componction douce qu’il faut, les psys. On y rencontrera – c’est l’âge de la vie – des amours, pas mal, ici, raté, là, jamais réussi, complètement, comme en transit. L’histoire commence, alors que Myriam revient au Liban, une décennie après, pour – joli symbole – hériter de la maison familiale. La boucle serait-elle à sa fin ? L’avion se posera-t-il ? La vie s’apaisera-t-elle ?

Vous l’aurez deviné ; pas aussi simplement que ça !

Parce que « déménager dans un autre pays et habiter une autre maison ne suffisent pas pour tuer la peur… que reste-t-il quand on a tué la peur ? Reste-t-il la moindre bribe de mémoire ? Ou bien redevient-elle une page blanche ? ». Comment « faire avec » la mort du jeune frère, le père devenu fou, le silence de la mère ? Comment (combien de récits, romans ou films, ont posé la problématique sans la résoudre !) continuer de marcher avec dans la besace, son pays abattu par la guerre civile, tissu tellement dévasté, que le temps qui passe semble incapable d’y remédier : « ils disent que la guerre est finie ! Malgré cela, nous aurions encore besoin de beaucoup de haine pour vivre ensemble. Pour vivre la paix, pour que perdurent les familles, que grandissent les enfants, que se relèvent les villes… ».

Parfaitement rendus par Imane Humaydane, ce décalage, cet impossible rattrapage entre ceux qui sont restés et ceux qui reviennent ; drôle de perception ; le paysage qu’on voit depuis un train en marche, peut-être. Remarquablement décrite, cette impossibilité pour la mémoire d’agencer un tracé chronologique usuel, un avant, un pendant, un après. L’avion, décidément peine à se poser : « Beyrouth est triste, portes closes, comment revenir à elle, moi qui vagabonde d’un lieu à l’autre ? »

Redonner vie à la mémoire et parvenir à s’installer – « partir quand on veut, revenir quand on part », dit encore la chanson de Le Forestier – Appelfeld a justement montré qu’il y allait de la langue ; la mère de Myriam, devenue muette en partant du Liban, réussit son implantation en Afrique du Sud, via la langue anglaise, dans laquelle elle peut à nouveau échanger avec sa fille, sur le passé. Myriam, elle, vogue encore entre l’arabe qu’elle a besoin d’entendre dans les chants, qui sonorise ses rêves, et l’anglais – son présent, utilitaire.

La littérature, c’est bien là, sa force, n’est pas non plus pour rien, dans les mots, qu’on les lise, ou qu’on les écrive, dans cette trajectoire de reconquête. L’écriture de Humaydane est dense, précise, pour la mémoire, délicatement poétique pour le ressenti : « derrière la maison, les orangers et les figuiers sont desséchés. Seul, un vieux grenadier est toujours là. Il s’adosse légèrement au mur de l’immeuble, criblé d’impacts de tailles variées », et toutes les images de la guerre défilent pour nous.

On sait aussi que reconstruire peut passer par les lieux, les maisons, et les gens, les amours, surtout. Entre celui qui est mort dans la guerre civile, et le mari anglo-kenyan, l’homme-passeur du livre s’appelle Nour : « un accent américain, un nom arabe, un jean… il avait l’air de s’être longuement préparé à faire ma connaissance ».

Alors, une réponse, ou pas, au bout du livre, pour savoir si se tient, là, l’arrivée de ce voyage essentiel, en quête d’identité…

 

Martine L Petauton


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A propos de l'écrivain

Imane Humaydane

 

Imane Humaydane, née au Liban, en 1956. Journaliste, spécialisée dans les récits de disparus pendant la guerre civile libanaise. A déjà publié aux éditions Verticales.

 

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)