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d a n s e r (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola 11.09.19 dans La Une CED, Ecriture, Création poétique

d a n s e r (par Matthieu Gosztola)

 

écrire pour seulement

tisser – fils bariolés

de l’écriture, matières

grossières, empêchées

– un Hommage.

danser, pour dé

velopper – l’on

reprend ici la

formulation de

rothko* – « l’

énergie imaginative » (évanescente-et-grandissante

beauté à couper le souffle),

« le rayonnement, l’équilibre, la

composition » (beauté à faire naître

le souffle), « la lumière, la vitalité, l’

élégance, le bouillonnement, une capacité

à transcender la vie et à s’élever au-dessus

d’elle, en rejetant toute emprise » . rejeter

toute emprise, et, dans le même temps,

danser aussi doucement qu’effleurer .

parce que danser, c’est se défaire de

la façon qu’a le langage de prendre

dans ses mains, de saisir, d’objectiver,

de savoir ou de s’imaginer sachant, de se

vêtir de la polaire (contraignante quant

aux mouvements) ou des certitudes ou des

questionnements, parce que danser, c’est

ne plus rien savoir, c’est ne plus rien sai

sir, c’est être : être avec elle, la musique,

être dans la musique, dans ses rythmes, ses

hésitations, dans le trouble avec lequel

elle se lève de sa nuit, du silence, c’est

être dans l’étreinte continue de la musique

avec le silence . avec ce silence devenu multiple,

devenu polyphonique par la grâce de celle qui l’

aime passionnément, et qui seule, sait – avec son

savoir de musique – l’approcher, le faire parler .

parce que danser,

c’est être devenu la musique . l’instinct . l’impulsion

avec laquelle une pousse – pour goûter doucement,

éperdument la mélodie – sort de terre . parce que

danser, c’est être l’esquisse d’une sauvagerie qui

nous permet de renouer, même sans le savoir,

avec les sous-bois, avec une délicatesse d’eau

sur de la mousse, à proximité d’un chêne

centenaire, avec les bouquets de fleurs

sauvages, avec les envols d’oiseaux

migrateurs, avec les mots chuchotés,

et, mieux encore, les mots tus, gardés

dans l’enveloppe du cœur parmi les fleurs

séchées du passé, de tout-le-passé (le cœur est

démesuré, ainsi conçu pour pouvoir : tout accueillir) .

parce que danser, c’est se défaire d’abord du sens que

l’on pourrait croire mettre et dans les mouvements et dans

la façon qu’ils ont, ainsi réunis, qui de faire l’amour, qui de

se dire non . effleurer : le faire dans le catimini avec lequel les

plantes, si belles soient-elles, poussent pour personne, pour la

beauté d’un geste tout entier (son infini) fait de vie, tout entier (

son infini singulier) fait de la respiration lente de la vie, dans l’

éloigné d’une forêt seulement traversée par les présences de l’avant-aube :

animaux sauvages, quand la nuit vient, et se trouve . En catimini :

de même danser, on l’a chuchoté . de même se tenir vivant, pourquoi

non . rothko, en sa dernière manière, née de l’atelier rouge de matisse,

s’efface, tableaux après tableaux (ce sont des séries), sans violence, dans

l’acte même qui consiste à les faire . faire, pour ne rien ériger . la danse rend

légère, vaporeuse, opaque la façon que l’on a de s’approcher (du chuchotement

par quoi vivre peut continuer), d’approcher son trouble (cette chose du cœur qui

tremble, qui cherche à respirer, parce que l’air voulu, rêvé, et ce qu’il contient re

distribueront équitablement les flocons du sang dans le corps, dans tout le corps) .

on danse comme pousserait une ombre sur le crépi d’un mur, dans le midi (bon

jour – en passant – à toi giono), parfois aussi comme vivrait un nénuphar (la

douceur et le tact avec lesquels il invite, puis retient notre regard) dans une eau

immobile baignée de la rumeur, imperceptible, du brouillard (lequel est une in

vitation lancée à notre vue pour qu’elle porte plus avant, plus avant, pour qu’

elle ne se satisfasse guère des satisfaisantes apparences) . et, ce faisant, l’on s’

ouvre à la lumière du monde . fugitive lumière, mais coruscante, mais persistante

au moyen de la morsure qu’elle a faite, qu’elle fait à nos vies, de laquelle ne s’est

levée, ne se lève aucune cicatrice, – mais un apport, inaltérable . et qui appartient

au royaume de l’ineffable : au domaine (immesurable : de très nombreux hectares) »

au domaine de l’amour . danser, c’est vivre seulement dans le petit matin, c’est être

devenu, et continuer à chaque instant de devenir le petit-matin .                 c’est .

 

Matthieu Gosztola

 

* Cf. Bryan Robertson, introduction à 45-99. A Personal View of British Painting and Sculpture, Kettle’s Yard, Cambridge, 1999.

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com