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Crossroads, Chapitre septième, par Benjamin Hoffmann

Ecrit par Benjamin Hoffmann 11.01.17 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Crossroads, Chapitre septième, par Benjamin Hoffmann

 

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Julien, Français installé à Tokyo, a de plus en plus de difficultés à distinguer la réalité de la réalité virtuelle. Inspiré par Jacques le Fataliste et Person of Interest, par l’affaire Snowden et The Social Network, ce roman en cours d’écriture attend votre participation : avec Crossroads, le récit prend la direction que vous lui donnez.

 

Où le héros s’éclipse pendant que l’auteur disserte

Lecteur, ce sont les fêtes de fin d’année et je suis pourtant enclin à des réflexions mélancoliques. Je me faisais récemment cette remarque qu’un roman commence à peu près comme une vie humaine où tout semble possible et ouvert. Les premières lignes s’écrivent, l’aventure débute à peine : le monde est vaste, il n’est pas limité. Et puis, chaque pas en avant réduit en définitive l’espace qu’il est loisible de parcourir. Car toutes les possibilités que je fais advenir non seulement annulent des possibilités alternatives mais prédéterminent mes décisions futures.

Prenons Julien, par exemple : il est apparu dans le premier chapitre avec une vitalité débordante. Aux carrefours du roman, il se présentait avec une fougue irrésistible, prêt à s’élancer de droite ou de gauche en suivant votre bon plaisir. Mais de chapitre en chapitre, il s’est alourdi du poids de son passé. Il a fallu le doter d’une origine, d’un parcours scolaire et social, d’appétences sexuelles et d’un cercle d’amis ; il a fallu rendre raison de sa présence au Japon en lui supposant des moyens financiers suffisants pour payer le loyer de cet appartement où je l’avais initialement logé. Alors que je l’avais lâché à Tokyo à peu près comme cette silhouette jaune que l’on déplace sur Google Maps afin de la parachuter au milieu d’une ville inconnue et de voir à travers ses yeux abstraits, peu à peu Julien a pris de la consistance et, semblable aux enfants que l’on élève sans savoir ce que l’existence leur réserve, son avenir est devenu la conséquence inéluctable de toutes ses décisions passées.

À bien y regarder, cette analogie entre la vie et le roman se justifie d’un argument supplémentaire : de même que je ne suis pas une liberté absolue qui surgit dans le monde, Julien est né avec les limitations que je lui ai transmises. Car la langue à travers laquelle l’écrivain appréhende les êtres et les choses, le milieu social dans lequel il naît et grandit et qui demeure – qu’il s’en recommande ou cherche à le dépasser – le point de référence à partir duquel il cherche sa propre place, ses orientations sexuelles irrésistibles : voilà – et j’en passe – des déterminations natives qui orientent et canalisent l’usage possible de sa liberté. Jamais je n’aurai grandi dans les faubourgs de Manille ; hétérosexuel, jamais je n’aurai eu d’adolescence où il m’aura fallu découvrir ma préférence pour le sexe identique ; blanc, je n’aurai jamais dû serrer les dents pour ne pas répondre à une remarque innocemment raciste. Vous me direz : il y a l’empathie, la recherche, l’abstraction de soi pour comprendre autrui. Mais je vous répondrai ce que vous faites semblant d’ignorer parce qu’il vous plaît d’être emporté par ce bel optimisme : ce que je sais sans l’avoir vécu, je ne le sais pas vraiment. Il y a des degrés de pureté dans la connaissance comme il y en a dans les métaux. La seule connaissance pure, c’est celle qu’on a acquise en la vivant. Les autres, celles qu’on découvre dans les livres, le discours d’autrui, les reportages et les documentaires, demeurent des alliages truffés d’imperfections. Bien sûr, on peut les faire passer pour ce qu’elles ne sont pas et dire d’un argent qui va bientôt noircir qu’il est parfaitement authentique. De même, dans un livre, on peut mettre en scène des Ouïghours sans avoir mis le pied en Chine et se poser en expert de l’Afrique du Sud pour avoir lu tous les romans de J. M. Coetzee. Mais ce que j’écris sans l’avoir connu dans ma chair, ce que je décris sans l’avoir vu de mes yeux, au moment où je l’énonce n’a pas la même quantité d’être. Ce sont des hologrammes que je transcris sur le papier, des présences fantomatiques que je tente d’incarner : rien d’étonnant à ce qu’ils soient évanescents. Et pour le lecteur, c’est le même sentiment quand bien même il ne saurait pas l’expliquer : il n’est pas dupe et voit bien que ce qu’on lui présente comme réel est de l’ersatz, de la fausse monnaie. Les vérités auxquelles tout le monde peut parvenir sont des vérités contingentes. Seules les vérités auxquelles on arrive par l’approfondissement d’une expérience intime sont des vérités nécessaires. Michel Leiris ne disait pas autre chose : « L’activité littéraire, dans ce qu’elle a de spécifique en tant que discipline de l’esprit, ne peut avoir d’autre justification que de mettre en lumière certaines choses pour soi en même temps qu’on les rend communicables à autrui ».

Tout cela m’ennuie fort, voyez-vous. Car, plus jeune, j’abominais l’autofiction et l’écriture égotiste, je disais : « Il faut parler du monde, d’autrui, prendre la route » ou bien « Le monde est beau, on peut y voyager » faisant de la beauté du monde une invitation au voyage ou bien de la possibilité de l’errance la cause première de la beauté du monde. Vieillissant aujourd’hui, je ne suis plus très sûr. Je vois bien que toute tentative pour se porter à la rencontre d’autrui ramène à soi ; je vois bien que les constructions romanesques qui prennent le parti de rompre avec votre univers familier sont des édifices artificiels, pareils à ces bâtiments dans les parcs d’attractions qui disent « je suis une caverne », « un palais », « une station spatiale », et ne sont que de la résine grossièrement badigeonnée de couleurs vives. Pourtant, la conséquence logique qui reviendrait à dire : « parle de ce que tu connais le mieux » me semble conduire tout droit à l’exploration narcissique des profondeurs de mon nombril et pareille conséquence me répugne d’emblée. Cela ressemble fort à un débat sans issue, lecteur. Alors si vous connaissez la sortie, montrez-la moi.

Je disserte, je disserte, et finalement perds de vue Julien. Heureusement il ne m’a pas attendu et pendant que je pérorais d’abondance, il a pris sa décision de son côté, il a fermé son ordinateur puis la porte de son appartement, il a emprunté l’ascenseur et s’est engagé dans la rue. Julien vit à quelques minutes de la gare d’Ikebukuro ; l’inconnu l’attend dans le quartier du Golden Gai où il arrive, au bout de trente minutes passées dans la ligne Yamanote.

 

Voie 1. Julien fait (enfin) la connaissance de son interlocuteur virtuel.

 

Voie 2. Pendant ce temps-là, dans le quatorzième arrondissement de Paris, Léa – quelque peu éméchée – raconte une histoire déplaisante au sujet de Julien.

 

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Benjamin Hoffmann

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A propos du rédacteur

Benjamin Hoffmann

 

Docteur de l’université Yale, Benjamin Hoffmann est professeur assistant à l’université d’État de l’Ohio (OSU) où il enseigne la littérature française d’Ancien Régime. Il est l’auteur de plusieurs livres publiés aux Éditions Bastingage et Gallimard. Son dernier roman, American Pandemonium, est paru en février 2016 chez Gallimard. Plus d’informations sur son site personnel et sur Facebook.