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Crossroads, Chapitre premier, par Benjamin Hoffmann

Ecrit par Benjamin Hoffmann 17.03.16 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Crossroads, Chapitre premier, par Benjamin Hoffmann

 

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Julien, Français installé à Tokyo, a de plus en plus de difficultés à distinguer la réalité de la réalité virtuelle. Inspiré par Jacques le Fataliste et Person of Interest, par l’affaire Snowden et The Social Network, ce roman en cours d’écriture attend votre participation : avec Crossroads, le récit prend la direction que vous lui donnez.

 

Où notre héros, assis de bon matin devant son ordinateur, fait une découverte surprenante et peut-être kafkaïenne

Julien fronce les sourcils, interdit par l’image qu’il découvre sur le réseau social. La demande d’amitié – combien y aurait-il de volumes à écrire sur la reformulation d’un sentiment qui désormais se sollicite, s’obtient, s’affiche, se commente, s’illustre et s’abolit par écrans interposés ? – aurait pu être l’une de celles que l’on reçoit après une soirée, l’une de celles que vous-même, hypocrite lecteur, avez peut-être adressées à cet(tte) inconnu(e) rencontré(e) hier soir – à quelle fin je vous prie ? Peut-être en attendez-vous la satisfaction d’un besoin primaire qu’il est superflu que je nomme, une information au sujet d’une opportunité professionnelle qui occupait seule votre pensée tandis que vous faisiez mine de l’écouter en opinant du chef avec ferveur ou bien l’accroissement ostensible de votre cercle d’amis afin d’en imposer aux sournois visiteurs de votre page personnelle ? La demande que Julien découvrait, pourtant, ne ressemblait à aucune de celles que vous avez jamais envoyées ou reçues puisqu’elle venait… « Mais de qui, grand Dieu, de qui » ? De lui-même, lecteur, et cette révélation je l’espère vous abasourdit sérieusement.

C’était bien de lui qu’elle provenait ou, pour être plus exact, d’un individu qui portait un nom identique au sien. Bien sûr, Julien pensa d’abord ce que vous eussiez imaginé à sa place : un adolescent désœuvré et fermement narcissique, tapant son propre nom sur un moteur de recherche, avait dû trouver par hasard un homonyme parfait et, rêvant d’un lien familial ignoré et possiblement prestigieux qui le distinguerait enfin de parents jugés indignes d’avoir enfanté un génie comme lui-même, avait cherché à établir un lien virtuel attestant d’un lignage plus haut. Mais non, j’entends débuter ce roman par une scène plus frappante : on vous promet ici de l’ambitieux, du dramatique, du métaphorique, du réflexif, du sexuel et peut-être du saignant, c’est d’ailleurs à vous d’en décider. Davantage qu’un nom identique, cet inconnu… « Eh bien quoi, cet inconnu ? Dites-nous, nous n’avons pas que ça à faire ! » J’irai donc droit au but : l’inconnu se présentait sous les traits de Julien. Non content de lui avoir volé son nom, il lui avait usurpé sa photographie de profil.

C’est pour le coup que notre héros se recule sur son siège et qu’il sent ses nerfs parcourus par un frisson léger. Il est bien sensible, votre Julien, me direz-vous, et peut-être auriez-vous préféré un personnage plus viril et poilu, un vrai Hugh Jackman de la littérature qui ne frémirait pas devant une simple image, la sienne de surcroît (« Julien serait-il laid ? » vous demandez-vous soudain avec un soupçon d’inquiétude si vous l’imaginiez joli garçon). Pourtant, considérez je vous prie cette circonstance aggravante : l’inconnu avait poussé le mimétisme jusqu’à délivrer sur lui-même des informations rigoureusement identiques à celles que Julien avait cru bon de divulguer sur le réseau social (attention, il se prépare ici un moderne portrait, par lequel on vous informera, l’air de rien, du passé, de l’état civil et des petites préférences de notre personnage).

Comme Julien, l’inconnu vivait à Tokyo (c’est un récit cosmopolite auquel on vous convie), avait grandi dans une province française (on vous dira laquelle ultérieurement), était sorti la même année de l’une de ces écoles qui se disent grandes. En matière de goûts personnels, il affichait celui pour les XX (rien de pornographique, je vous arrête : il s’agit de musiciens que je vous recommande quoiqu’ils ne m’aient rien donné pour cela), pour Jacques le Fataliste (il y a peut-être ici une mise en abyme pas voyante pour un sou), le chanteur Eminem (afin de laisser entrevoir les côtés sombres de sa personnalité) et la série Breaking Bad (nous te pleurons avec tendresse, ô Walter White !). Parmi les « personnes qui l’inspirent », l’inconnu nommait Dwayne The Rock Johnson (ou la rencontre fortuite dans une salle de gym entre Hercule et Gandhi), aux côtés de Marcel Proust et d’Albert Einstein, les deux visages de l’infini.

« On s’en moque de ces détails, ce qu’on veut savoir c’est… ». Mais quoi donc ? Je vous vois venir à cent pas, lecteur : vous voulez qu’on vous dise si Julien est en couple ? « Oui » (d’un ton coupable). Eh bien rassurez-vous : Julien est célibataire, pour le moment du moins, et l’on vous en apprendra davantage à ce sujet si vous le désirez. En attendant, laissons-le délibérer sur la conduite à tenir : accepter ou non l’amicale requête ? Il lui vient l’idée fugitive qu’il s’est envoyé cette demande à lui-même dans un accès de somnambulisme (peut-être est-il plus proche de la vérité qu’il ne le pense) et cette autre complètement stupide (mais si votre serviteur la mentionne, il doit bien avoir ses raisons) qu’il existe quelque part, déterminé à entrer en contact, un double (à ce mot vous ne pouvez réprimer un petit sourire de satisfaction car vous venez de reconnaître l’allusion discrète à Dostoïevski). Brièvement, la structure de la réalité vacille sous ses yeux. Finalement, Julien accepte l’invitation.

Fin du premier chapitre.

 

Voie 1. À ce point du récit, le regard de Julien revient à l’image de profil sur laquelle il se tient aux côtés de son meilleur ami, Jean. Il se perd brièvement dans les souvenirs associés à cette photographie prise dix ans plus tôt, à la Nouvelle-Orléans. « La possibilité d’un tel moment est perdue pour toujours », pense-t-il, car Jean a été abattu au cours d’une opération de l’armée française au Mali. Fugitivement, l’esprit de Julien est traversé par l’idée que c’est Jean qui lui a envoyé, d’entre les morts, cette demande d’amitié. Il écarte cette pensée aussitôt mais vous, lecteur, elle ne vous déplaît pas car la possibilité – même ténue – d’un récit fantastique vous communique par anticipation un petit frisson de plaisir et d’effroi.

 

Voie 2. Julien se demande soudain si son ex-petite-amie, Léa, ne pourrait pas lui avoir envoyé cette invitation. Il a pris le prétexte de son expatriation à Tokyo pour rompre avec elle car la jeune femme avait un comportement excentrique que venaient agrémenter d’occasionnelles crises de démence. Depuis, elle a tenté par tous les moyens de le reconquérir, avec une insistance qui, à la longue, a confirmé les inquiétudes que Julien nourrissait au sujet de sa santé mentale. On vous fait miroiter ici la possibilité de détails coquins et de scènes décidément charnelles car elle était bien faite de sa personne, on ne vous en dit pas davantage pour le moment.

 

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Benjamin Hoffmann

 


  • Vu : 1978

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A propos du rédacteur

Benjamin Hoffmann

 

Docteur de l’université Yale, Benjamin Hoffmann est professeur assistant à l’université d’État de l’Ohio (OSU) où il enseigne la littérature française d’Ancien Régime. Il est l’auteur de plusieurs livres publiés aux Éditions Bastingage et Gallimard. Son dernier roman, American Pandemonium, est paru en février 2016 chez Gallimard. Plus d’informations sur son site personnel et sur Facebook.