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Croc Attack, Assaf Gavron

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 15.01.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Israël, Roman, Payot Rivages

Croc Attack, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen et Marta Titelbaum, 2011, 377 p. 23 €

Ecrivain(s): Assaf Gavron Edition: Payot Rivages

Croc Attack, Assaf Gavron

Eitan Enoch, dit Croc, vit et travaille à Tel-Aviv. Sautant dans le 9 bis comme tous les matins, il réchappe à un attentat… et bientôt à deux autres. Devenu le miraculé, symbole de la résistance à la violence terroriste, Eitan devient le « Croc des Attentats ». Mais Croc n’est pas le seul « héros » du livre. Son histoire alterne avec celle de son alter-ego palestinien. A Jérusalem, Fahmi nous parle depuis son lit d’hôpital où il lutte pour survivre à ses blessures. Il n’est pas une victime comme Croc mais un terroriste.

Croc se fait alors interviewer par une star de la télé, donne son avis à la radio, joue le jeu sans le vouloir de la propagande officielle. Il se trouve à présent propulsé au rang d’expert et peut prêcher la bonne parole à tous ceux qui veulent l’entendre. « Et puis tout est rentré dans l’ordre, comme il se doit quand on est vivant ». Mais le crac du temps capitalisé de Time’s Arrow, le héraut de la vie à cent à l’heure, s’avère bien plus bouleversé qu’il ne veut bien le croire, et cela se traduit par le fait qu’il se croit investi d’une mission : dans le minibus qui a explosé, un homme lui a parlé, et Croc se retrouve avec le portable de cet inconnu mort. Il n’a de cesse de retrouver qui il était et les raisons de sa présence inhabituelle à Tel-Aviv. Une enquête rocambolesque, une aventure amoureuse s’en suivent où toutes les valeurs, les habitudes, les sentiments de Croc seront chamboulés.

Dans les faits oui, Fahmi est un terroriste, mais on découvre, à travers les bribes de ses souvenirs, qu’il est avant tout un jeune homme désireux de plaire, à son père, à son frère d’armes, fidèle aux leçons de son grand-père et de sa mère… Un guerrier amateur mais efficace, tiraillé entre des aspirations contraires. A sa voix se mêlent celles des soignants, celles de ses proches qui jouent tous un rôle crucial sur l’échiquier de sa guérison. Les nombreux flashbacks amènent le lecteur à recomposer la figure de cet homme à l’agonie, à rattacher chacun des personnages au puzzle morcelé de sa mémoire défaillante.


« Que te passe-t-il par la tête, alors que tu te trouves dans une Polo verte par une nuit claire, une grenade dans un sac en similicuir sur les genoux ? Le doigt dans la goupille, tel un anneau nuptial que tu n’as jamais eu, qu’il n’a jamais eu, qui vous unit par les liens sacrés du mariage, toi et la grenade, la pomme de la connaissance. […] Que restera-t-il de toi après que tout le monde t’aura fait la leçon ? Qui étais-tu lorsque tu étais seul, et qu’un âne t’a aidé à rentrer en toi-même ? As-tu échoué parce que ton passé était plus fort que toi, qu’il t’a rattrapé en te demandant des comptes ? ».

 

La grande qualité de ce roman à la fois satirique, dynamique et d’une grande finesse, est de donner à voir un territoire israélo-palestinien dans toute sa vivacité, sa modernité, car certains y vivent à un rythme effréné, reflétant le pire de ce que développe le monde occidental déchaîné, mais aussi dans son histoire solidement ancrée et ses diverses traditions, car d’autres y perpétuent un rythme de vie humain et des valeurs ancestrales. Il vient aussi saper l’idée arrêtée que l’on pourrait avoir des personnages. Les notions de victimes et d’agresseurs se font ambigües. Le conflit n’a rien d’un western, même si les partisans des deux camps sont sûrs d’être dans celui des bons. Le cheminement des deux principaux protagonistes les amène à de profonds bouleversements intérieurs. Toute leur identité s’en trouve malmenée, questionnée, reconstruite. La force du roman est bien de dire toute cette complexité, cette horreur, cette tragédie humaine, en ne se départissant jamais d’une sensibilité sincère et d’un humour salvateur.


Myriam Bendhif-Syllas


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A propos de l'écrivain

Assaf Gavron

Assaf Gavron, né en 1968, cet écrivain israélien appartient à la jeune génération d’écrivains israélo-palestiniens, aux côtés de Samir El-Youssef et d’Etgar Keret. Croc Attack est son premier roman traduit en français.

 


A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.