Identification

Courir à l’aube, Frédérique Germanaud

Ecrit par Maëlle Levacher 11.05.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

Courir à l’aube, La Clé à molette, coll. Hodeïdah ! 2016, 136 pages, 14 €

Ecrivain(s): Frédérique Germanaud

Courir à l’aube, Frédérique Germanaud

 

Après une catastrophe qui a décimé sa population, une ville s’est reconstruite. Chacun à leur manière, des survivants balbutient leur retour à la vie, ou simplement le prolongement de leur existence. Pour la femme dont nous suivons les pensées, la vie s’est arrêtée dix ans auparavant, sans que l’existence s’interrompe. Elle se raconte à elle-même son rapport au temps, aux choses, au souvenir et à soi. Peut-on remettre la vie en mouvement, collectivement, individuellement ? Des bâtiments et des souvenirs, que faut-il effacer, conserver, restaurer et renouveler ? Ne doit-on pas trahir le passé pour se sauver ? Faut-il se sauver ? Malgré un point de vue critique sur ce et ceux qui l’entourent, elle demeure dans une neutralité désabusée et passive à l’égard du réel, dont la fin du roman suggère qu’elle n’est pas seulement la conséquence traumatique d’une catastrophe collective.

La succession de ses pensées a le phrasé haché d’une subjectivité qui voit et qui se regarde voir.

« À côté de moi, une femme âgée prend place, avec un sourire d’excuse […] La femme se réfugie entièrement dans ses mains épaisses. La dernière partie à ne s’être pas rendue, le sang y bat encore et l’ancienne force est visible, qu’il suffirait de presque rien pour remettre en mouvement. Pour que déborde à nouveau l’énergie qui les a irriguées pendant trente ou cinquante ans, même si dans la bouche la langue reste inerte. Une vieille muette et trapue. Je pose mes mains sur les genoux, blanches, osseuses, pas tout à fait vivantes. Quelle part de moi se charge désormais de mon existence ? Mon ombre ? » (p.16-17).

L’état psychologique et la situation spéciale du personnage autorisent ce discours à la première personne (invraisemblable lorsqu’il est utilisé sans justification narratologique). La vraisemblance psychologique de l’héroïne serait menacée par la stylisation poétique si celle-ci ne s’accordait explicitement avec l’état d’âme d’un sujet travaillant à une redéfinition permanente de son environnement.

Le discours intérieur fragmenté est celui d’une personne qui n’a pas l’allant de l’enthousiasme, qui n’argumente ni ne démontre, ni ne se plaint ni ne se révolte. Elle n’a aucun de ces mouvements de l’âme qui font développer des mouvements de phrases ; son âme est à l’arrêt depuis dix ans.

Le seul mouvement que se donne l’héroïne est celui de l’imagination et de la main qui écrit. Sa pratique de l’écriture semble avoir une fonction de substitution : dans sa contradiction, cette femme qui se refuse à la vie éprouve le besoin d’insérer dans ce qui lui reste d’existence de la fiction, des images qui font sensation, et donc une forme de mouvement. Elle exprime l’ambiguïté du « mythe », à la fois soutien d’une pulsion vers la vie, et stratégie de refoulement

Le titre Courir à l’aube désigne une habitude du personnage autant qu’il suggère un cheminement. De quel jour est-ce l’aube ? Quelle prise de conscience, quel aveu entame sa lente émergence ? Le cheminement s’engage face à la figure d’une petite fille cachée derrière un masque à longues oreilles. Surnommée « Alice » par l’héroïne, cette enfant unit en elle Alice et le lapin, le problème du non-sens et celui du temps. Les chapitres du roman sont autant d’épisodes qui mènent l’héroïne jusqu’à la réappropriation (non plus fictionnalisée) du souvenir ; vient un moment où celui-ci peut redevenir authentique.

On croit cette femme traumatisée par le cataclysme qui a détruit autrefois sa ville et ses habitants ; la fin du roman nous amène à nous demander si, finalement, elle ne souffre pas plutôt d’en avoir été privée, le drame collectif ayant été court-circuité par un drame personnel. Nous cheminons donc avec le personnage, conduits par l’habilité sensible de Frédérique Germanaud.

Une épigraphe ouvre le dernier chapitre : « “On guérit comme on se console”, La Bruyère » (p.119). Le lecteur perplexe s’éclairera à la lampe du moraliste : « On guérit comme on se console : on n’a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer et toujours aimer » (1). Le grand mot de ce roman en est le dernier : « aimerais », qui dit que l’amour serait tout, s’il pouvait échapper aux conditionnels.

 

Maëlle Levacher

 

(1) La Bruyère, Les Caractères ou Les Mœurs de ce siècle (1696), édit. A. Adam, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1975, p.86.

 

  • Vu : 1695

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Frédérique Germanaud

 

Frédérique Germanaud vit et travaille à Angers. Marcheuse, cinéphile et lectrice invétérée, elle écrit à l’étage de sa maison, face à une fenêtre qui ouvre sur un petit jardin en désordre et clos de murs d’ardoise. Juste après « Vianet,. La lettre », « Quatre-vingt-dix motifs », qui mêle d’une façon indiscernable fiction et biographie, est son deuxième récit à La clé à molette.

 

A propos du rédacteur

Maëlle Levacher

 

Maëlle Levacher a suivi à Nantes un cursus complet de Lettres Modernes, achevé par un doctorat sur Buffon. Elle a enseigné neuf ans à Lille les matières littéraires et les sciences humaines. Parallèlement à ces activités, elle a monté la Cie des Chemins de verre, proposant des spectacles en musique semi-professionnels sur quelques-uns de ses textes (www.ciedescheminsdeverre.net). Elle a récemment démissionné de son poste d’enseignant permanent dans une école d’ingénieurs, pour rentrer dans l’ouest et donner désormais la priorité à ses travaux de création littéraire (http://www.ciedescheminsdeverre.net/bibliographie-de-maelle-levacher/).