Correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia (1919-1924), André Breton

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Correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia (1919-1924), André Breton

Ecrit par Cyrille Godefroy 25.01.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Correspondance, Gallimard

Correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia (1919-1924), décembre 2017, 256 pages, 26 €

Ecrivain(s): André Breton Edition: Gallimard

Correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia (1919-1924), André Breton

 

Cette double correspondance (Breton/Tzara, Breton/Picabia), présentée et éclairée par Henri Béhar, couvre essentiellement les années 1919-1924 (et déborde légèrement jusqu’au début des années 30). Cette période fut marquée par l’apogée du dadaïsme, mouvement au pouls révolutionnaire précurseur du surréalisme, auquel participèrent les trois compères. Or, ce chapelet de courtes missives s’avère relativement lisse au regard de l’esprit subversif véhiculé par Dada et sa clique de trublions. Une resplendissante nécropole de convenu, de convenable, de conventionnel. Où donc est l’extravagance, l’irrévérence, la dérision qui ont innervé ce courant à l’ADN imprévisible né sur les décombres de la première guerre mondiale ? Où donc est l’absurde débridé, l’inventivité loufoque et le nihilisme provocateur dont faisait preuve ce triumvirat d’artistes figurant parmi les plus tapageurs des années 20 ? Ceci étant dit, un tel document n’est pas inutile pour appréhender l’atmosphère artistique de cette période ou pour glaner quelques détails sur le quotidien des trois sacripants dadaïstes.

Dès 1919, André Breton (1896-1966) et Tristan Tzara (1896-1963), l’un à Paris et l’autre à Zurich, unissent leurs efforts dans leur entreprise de démoralisation et d’anti-art : « Je tente depuis des années d’éliminer tout charme dans ce que je fais, et comme critère, je hais les lignes gracieuses et l’élégance extérieure » (Tzara). À 24 ans, ces deux olibrius se plaisent, dans les deux revues qu’ils dirigent (Littérature pour Breton et Dada pour Tzara), à bousculer les académismes, dynamiter les traditions, pulvériser les convenances. Leurs lettres s’attardent longuement sur leurs collaborations respectives à ces deux organes histrioniques au sein desquels ils s’appliquent à ruiner le rationalisme conquérant depuis Descartes, déloger la logique de son piédestal, déglinguer la carcasse du langage, saccager la gangue embourgeoisée. Les diverses facéties mystificatrices auxquelles ils se livrent et au travers desquelles ils prônent la réhabilitation des forces primitives, le réveil de la spontanéité et la consécration de l’automatisme verbal génèrent à l’époque moult scandales.

Un même désœuvrement fondamental relie Breton, le théoricien quinteux du surréalisme, à Tzara, l’initiateur monoclard du dadaïsme : « Tous mes efforts sont dirigés momentanément dans ce sens : vaincre l’ennui. Je ne pense qu’à cela nuit et jour » (Breton). « Si l’on écrit ce n’est qu’un refuge : de tout point de vue. Je n’écris pas par métier. Je serais devenu un aventurier à grande allure et aux gestes fins si j’avais eu la force physique et la résistance nerveuse pour réaliser ce seul exploit : ne pas m’ennuyer » (Tzara).

Dès 1916, le peintre et écrivain Francis Picabia (1879-1953) nourrit lui aussi de sa sève artistique l’effervescence dadaïste. Fin 1919, par le biais de Tzara, il rencontre Breton dont il estime la hauteur : « Votre tête est toujours au-dessus des gaz que le troupeau littéraire souffle devant lui pour impressionner… qui… ? ». Picabia place des textes ou des dessins dans la revue Littérature dont il réalise plusieurs couvertures, à l’encre noire, au trait insolent voire blasphématoire tel ce croquis représentant une sainte se masturbant.

Ces lettres restituent les humeurs et les tracas de trois figures majeures du dadaïsme ainsi que les menues oscillations de leurs rapports. Mais elles n’effleurent qu’à la marge les malentendus, les soubresauts, les dissensions, les revirements, les ruptures, les fâcheries, les rabibochages, les luttes intestines qui ont présidé à la maturation puis au rabougrissement de ce mouvement anticonformiste détrôné dès 1924 par le surréalisme. Ici, les francs éclats entre Tzara, Picabia et Breton demeurent rares ou feutrés. Ce dernier lâche çà et là quelques coups de griffes, mais rarement à l’encontre directe de ses deux correspondants : « Je suis entouré de pantins et de simulateurs ». En revanche, il n’est pas tendre envers Cocteau : « C’est l’être le plus haïssable de ce temps ».

Bref, deux correspondances empreintes de sage bienveillance et de déférence, dépourvues d’envolées lyriques ou de joutes rhétoriques, frisant hélas trop souvent le format du télégramme.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

André Breton

 

André Breton, né à Tinchebray dans l'Orne, le 19 février 1896, mort à Paris le 28 septembre 1966, est un poète et écrivainfrançais, principal animateur et théoricien du surréalisme.

Auteur des livres Nadja, L'Amour fou et des différents Manifestes du surréalisme, son rôle de chef de file du mouvement surréaliste, et son œuvre critique et théorique pour l'écriture et les arts plastiques, font d'André Breton une figure majeure de l'art et de la littérature française du xxe siècle.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).