Identification

Contes sur le suicide, Guy de Maupassant (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 17.08.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Allia, Nouvelles

Contes sur le suicide, Guy de Maupassant, juin 2020, 122 pages, 6,50 €

Ecrivain(s): Guy de Maupassant Edition: Allia

Contes sur le suicide, Guy de Maupassant (par Cyrille Godefroy)


Qui ne souhaiterait pas une mort douce, sans souffrance ni inexorable délabrement, par exemple en s’endormant paisiblement sous l’effet d’un gaz parfumé ? Guy de Maupassant imagine cet ensommeillement suave et définitif dans le premier des Contes sur le suicide, L’endormeuse. Dans une langue extrêmement économe et léchée, un tissu de mots orné de dentelle poétique, l’écrivain français né en 1850 aborde la mort volontaire avec une légèreté rafraîchissante, une tendance savoureuse à la digression et des éclairs inattendus de célébration de la vie et de la nature : « La sensation de la vie qui recommence chaque jour, de la vie fraîche, gaie, amoureuse, frémissait dans les feuilles, palpitait dans l’air, miroitait sur l’eau ».

Aux antipodes du pensum macabre ou plombant, Maupassant évoque dans ces huit nouvelles l’existence de petites gens dont le cours est marqué par un arrêt soudain et tragique, un trépas intempestif. L’ex-fonctionnaire du ministère de la marine ayant sombré à la fin de sa vie dans la folie met en exergue le destin d’individus ordinaires qui choisissent d’anticiper le terminus et fouille au fil de sa narration, en instillant un savoureux suspense, les explications possibles de leur funeste décision.

Vus de l’extérieur, ces suicides s’enveloppent d’un halo obscur au-dessus duquel flotte souvent « le mot mystère ». L’incompréhension de l’entourage prédomine. Maupassant rembobine avec concision et réalisme la séquence tourmentée durant laquelle un bonhomme bascule dans une extrême détresse, à telle enseigne qu’il n’envisage plus sur le moment que de se tuer. Il dévide « la lente succession des petites misères de la vie, la désorganisation fatale d’une existence solitaire, dont les rêves sont disparus ».

Des motifs récurrents transparaissent dans le filigrane de ces micro-fictions, comme la solitude, la désillusion, l’absurdité de l’existence, la meurtrissure amoureuse, et plus surprenant, une dyspepsie tenace, qui évoque d’emblée au lecteur la métaphore de la difficulté à digérer les revers, les camouflets, l’âpreté ou la monotonie du quotidien : « Mais la répétition des mêmes visions a fini par m’emplir le cœur de lassitude et d’ennui, comme il arriverait pour un spectateur entrant chaque soir au même théâtre […] Il faut tourner, tourner toujours, par les mêmes idées, les mêmes joies, les mêmes plaisanteries, les mêmes habitudes, les mêmes croyances, les mêmes écœurements […] Tout se répète sans cesse et lamentablement ».

Maupassant annonce Nietzsche et son éternel retour, mais ses héros, eux, échouent à atteindre l’amor fati. L’accablement, l’abdication et l’appel de la mort triomphent d’une éventuelle acceptation et d’un amour de la destinée. Le romancier réaliste peint au plus près la vie, le philosophe, souvent, l’idéalise. Nietzsche a-t-il mis en pratique son amor fati lorsqu’il fut rejeté sans ménagement par la jeune et insoumise Lou Salomé ? Le fiel qui, suite à cette désillusion cuisante, coula de sa plume, avilissant copieusement Lou, semble indiquer le contraire. Il n’a vraisemblablement pas réagi avec une joie dionysiaque lorsque celle que Freud appelait la compreneuse dédaigna par deux fois sa demande en mariage et, au regard de son vif dépit, il est probable qu’il eût souhaité que ça se passât autrement. L’amour du réel, lequel contrarie à bride abattue nos désirs, s’atteint difficilement, la vie étant une réitération infinie de chutes et de nausées, de frustrations et de tourments qu’on peine à digérer.

Camus formalisa également, avec une ressemblance troublante, cet amor fati et répondait à l’absurde, sisyphéen (1) s’il en est, par la révolte, par une action qui ferait sens à l’existence : « Il s’agissait précédemment de savoir si la vie devait avoir un sens pour être vécue. Il apparaît aussi au contraire qu’elle sera d’autant mieux vécue qu’elle n’a pas de sens. Vivre une expérience, un destin, c’est l’accepter pleinement. Or on ne vivra pas ce destin, le sachant absurde, si on ne fait pas tout pour maintenir devant soi cet absurde mis à jour par la conscience […] Vivre, c’est faire vivre l’absurde. Le faire vivre, c’est avant tout le regarder […] L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité. Elle remet le monde en question à chacune de ses secondes […] Elle n’est pas aspiration, elle est sans espoir. Cette révolte n’est que l’assurance d’un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l’accompagner. C’est ici qu’on voit à quel point l’expérience absurde s’éloigne du suicide […] Je comprends alors pourquoi les doctrines qui m’expliquent tout m’affaiblissent en même temps. Elles me déchargent du poids de ma propre vie et il faut bien pourtant que je le porte seul » (Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe).

Porter seul le poids de la vie, c’est ce à quoi sont condamnés les futurs suicidés de Maupassant et, tandis que Camus suggère de s’arracher à l’espoir – mais comment ne pas nourrir d’espoir une vie entière ? (2) – afin de réduire la prise au suicide, ces personnages ont un jour espéré, trop peut-être… leurs rêves de jeunesse se flétrissant peu à peu dans l’air vicié de l’austère réalité : « Nous sommes les jouets éternels d’illusions stupides et charmantes toujours renouvelées ». Eussent-ils lu Cioran, ce facétieux funambule de l’abîme, qu’ils n’eussent peut-être pas franchi le fatidique Rubicon : « Espérer, c’est démentir l’avenir ». Le plus bel espoir, le plus tragique aussi sans doute, aimer et être aimé, s’avère souvent sans réponse : « Alors les doux romans de ma vie, dont les héroïnes encore vivantes ont aujourd’hui des cheveux tout blancs, m’ont plongé dans l’amère mélancolie des choses à jamais finies. Oh ! les fronts jeunes où frisent les cheveux dorés, la caresse des mains, le regard qui parle, les cœurs qui battent, ce sourire qui promet les lèvres, ces lèvres, qui promettent l’étreinte ». Souvent, l’étreinte de la solitude referme doucement son ombre sur un cœur pourtant promis à l’amour.

Maupassant décrit une « humanité errante, aveugle, perdue en cette forêt de la vie où tous nos instincts, nos goûts, nos désirs, sont des sentiers qui égarent » et émaille sa peinture de séquences d’une intensité paroxystique et tragique durant lesquelles les confrontations se résolvent souvent dans la violence verbale ou physique ainsi que dans le déchaînement des passions. Dans un des contes, un personnage de Maupassant confie : « J’éprouve chaque jour, en me rasant, un désir immodéré de me couper la gorge ». Ironie de l’histoire, suite à des troubles nerveux liés à la syphilis qu’il avait contractée dans sa jeunesse, Maupassant tenta lui-même de mettre fin à ses jours en s’entaillant la gorge avec un coupe-papier, quelques années seulement après la rédaction de ces nouvelles. Pauvres hères asservis à l’absurde que nous sommes, il est urgent de se laisser pousser la barbe !


Cyrille Godefroy


(1) À la métaphore mythique du rocher succéderait aujourd’hui celle du hamster psychotropé cavalant éperdument dans sa cage, asservi au train-train du métro-boulot-dodo et emporté dans une valse étourdissante de divertissements tous azimuts, s’épuisant à briguer d’hypothétiques étoiles brillant trop haut dans le ciel.

(2) Même ce bougre désabusé de Cioran l’a reconnu : « Si détrompé qu’on soit, il est impossible de vivre sans aucun espoir. On en garde toujours un, à son insu, et cet espoir inconscient compense tous les autres, explicites, qu’on a rejetés ou épuisés ».


  • Vu : 696

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Guy de Maupassant

 

Henry-René-Albert-Guy de Maupassant est un écrivain français né le 5 août 1850 au château de Miromesnil à Tourville-sur-Arques (Seine-Inférieure) et mort le 6 juillet 1893 à Paris.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

Lire tous les articles de Cyrille Godefroy

 

Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).