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Conte de putes, Laura Gustafsson

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 24.05.14 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits, Pays nordiques, Grasset

Conte de putes, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, mai 2014, 400 p. 20,90 €

Ecrivain(s): Laura Gustafsson Edition: Grasset

Conte de putes, Laura Gustafsson

Conte de putes est un récit iconoclaste et provocateur que l’on dévore à la fois surpris et réjoui, emporté par l’Odyssée improbable de ses héroïnes et saisi par l’acuité de son propos. Il scelle la rencontre entre une Virginie Despentes nordique et la tradition homérique, entre un univers trash et sombre et les grands mythes originels, de la Bible aux Métamorphoses d’Ovide. Kathy Acker avait ainsi revisité Don Quichotte dans une veine aussi corrosive.

Tout commence dans une Olympe version club-med, par une rivalité virile : pris de rage, Arès émascule le nouvel amant d’Aphrodite, le bel Adonis. La déesse décide alors de chercher ce dernier aux Enfers. Or, à l’aéroport, un groupe de suicidés l’induit en erreur… voilà Aphrodite au beau milieu de la Finlande. Passant par toutes les étapes du star-système, elle est portée aux nues puis bafouée, poursuivie par des hordes de paparazzi, avant de sombrer dans l’oubli. Sa renaissance a lieu dans une prison où elle devient l’étoile d’un show de téléréalité. Entre temps, elle a rencontré deux jeunes femmes, Milla et Kalla, qui deviennent ses acolytes dans sa quête de vengeance. En parallèle, nous sont rapportées les tribulations de ces deux servantes de la déesse dans le domaine de la prostitution, choisie ou subie. L’intervention d’Isis, implacable, vouant Kalla à épouser l’homme qui l’avait violée et qu’elle avait tué, se révèle particulièrement caustique et cruelle.

« Mais tout d’un coup, elles avaient senti que leur vie et leurs souffrances étaient réelles, et que la merdicité de leur sexe n’était peut-être pas un fait objectif, finalement.

Et tout comme un film au ralenti retrouve sa vitesse normale, elles surent qu’elles devaient fuir. Si elles ne se sauvaient pas elles-mêmes, personne ne le ferait.

Treize petites filles qui vivaient dans un petit bordel élaborèrent un plan. Elles attendirent le client adéquat. Lorsqu’il arriva, Phueng occupa son attention. Pendant ce temps, les autres empoisonnaient la mère maquerelle et mettaient un mot sur la porte. Après quoi elles se cachèrent dans les bagages du touriste sexuel et s’enfuirent du pays, Phueng dans le sac d’alcool ramené en souvenir.

Puis elles se métamorphosèrent comme les chenilles brisent leur cocon ».

À travers leurs diverses aventures, souvent terribles et sanglantes, les trois femmes dénoncent les travers d’une société malsaine, abreuvée de divertissements toujours plus violents, où la femme est torturée de mille et une façons : maltraitée dans des boulots sordides, violée, battue, assassinée ou pire encore vouée aux Enfers… Dans l’Hadès d’aujourd’hui, Perséphone règne ainsi sur un lotissement empli de desperate housesouls où les femmes subissent le joug de leurs époux tout puissants, Madmen sirotant leur verre à toute heure du jour et de la nuit, cognant leurs femmes pour un oui ou pour un non. Le constat d’Aphrodite est accablant : les hommes ont détourné ses lois, profanant l’Amour, saccageant ses créations. Le constat de sa créatrice est sans appel : hommes et femmes sont en guerre ; les femmes doivent se révolter de toutes les façons possibles, y compris celles prônées par les filles de Boulevard de la Mort. Les voilà parties à l’assaut du Patriarcat, découvrant que leurs ennemis les plus dangereux ne sont autres qu’elles-mêmes…

L’écriture de Laura Gustafsson demeure froide, presque informative pour rendre compte des aventures d’Aphrodite et de ses amies. Le travail de Claire Saint-Germain a dû être une gageure pour rendre la virulence et l’humour de ce style qui tranche et abat comme une hache. De courts récits sur fond noir s’intercalent entre les chapitres pour raconter une partie de l’histoire des femmes : l’auteure y manifeste toute son habileté et sa poésie. La responsabilité de l’abeille dans la naissance du clitoris, l’origine du monde revisitée, les soi-disant Amazones, autant de réussites narratives et inventives que de points de vue originaux sur la féminité. On croise un Richard Gere grand naïf rejouant Pretty woman, Sarah Kane devenue l’amante d’Aphrodite, Aristote ou Adam en dirigeants du Patriarcat.

Récit désopilant et glaçant, manifeste sans concession, Conte de putes subvertit toute une tradition culturelle et littéraire, rejouant les clichés de la domination masculine en une épopée célébrant les femmes. Ces dernières s’emparent du pouvoir des mots, brandissent leur sexualité comme un étendard, réclament à corps et à cris leur droit au respect de leur identité et de leur corps. Déjantées, éperdues, libres.

 

Myriam Bendhif-Syllas

 


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A propos de l'écrivain

Laura Gustafsson

 

Laura Gustafsson est née en Finlande en 1983. Elle est l’auteur de pièces de théâtre, de pièces radiophoniques, de nouvelles et de divers projets à la croisée de l’écriture et de la recherche scénique et plasticienne. Elle vient de publier son deuxième roman, Anomalia, bientôt en traduction française.

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.