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Confiteor, Pascal Boulanger

Ecrit par Arnaud Le Vac 27.03.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais

Confiteor, Librairie Ed. Tituli, mars 2015, 148 pages, 16 €

Ecrivain(s): Pascal Boulanger

Confiteor, Pascal Boulanger

 

« La poésie est une manière de dire et une manière d’être ».

Confiteor de Pascal Boulanger joue et déjoue d’avance tout aveu et toute reconnaissance à la poésie et à la vie de l’auteur. Cet essai, le plus important du poète, est une mise en abîme de l’écriture. Carnet plutôt que journal, ces fragments semblent s’organiser comme les Fusées et Mon coeur mis à nu de Baudelaire. Ce qui se noue dans cette histoire et se dénoue dans cette traversée de l’écriture engage la pensée du poète. Une pensée qui de Tacite (Flammarion, 2001) à Au commencement des douleurs (Corlevour, 2013) marque de son sceau l’une des œuvres poétiques les plus singulières de notre temps. Une œuvre imperméable au nihilisme et qui sait dans son questionnement incessant de la poésie faire face au ressentiment qui déferle de toute part. Il faut souligner l’écoute remarquable de Pascal Boulanger lorsqu’il écrit par exemple dans Tacite : « L’aménagement de la terreur : / dorénavant le mur est dans toutes les têtes » ; ou encore dans Au commencement des douleurs : « Le temps humain n’avait plus cours. Nous n’étions plus que de simples maillions dans la chaîne alimentaire des machines, leur cheptel ». Et de rappeler ici, d’un livre à l’autre, son attention redoublée à se tenir toujours au plus près de l’histoire.

Confiteor, dans la suite directe de Tacite et de Au commencement des douleurs, est un vivant plaidoyer contre la modernité de la société dont Pascal Boulanger n’hésite pas à renverser le postulat de la pensée scientifique et les progrès de la technique de la mort parlante. Donnant foi à ses lectures, reconnaissant dans ce livre avec humilité ses pères, Pascal Boulanger donne à entendre de magnifiques pages sur Baudelaire, Rimbaud, Claudel, Pleynet, Minière, Sollers, Jacques Henric, ou encore René Girard et Clément Rosset, quand l’auteur ne donne pas à lire des citations de tous bords comme autant de jalons vers une œuvre qui s’écrit avec le lecteur. Pascal Boulanger convie dans Confiteor les lecteurs à faire d’eux-mêmes cette expérience avec le langage poétique : « A un langage, dit-il, où chaque être vivant, par sa propre traversée, participe à un savoir du monde. Un savoir du monde qui n’est pas un simple savoir sur le monde. Le savoir du monde participe à ce qui nous entoure, à ce qui nous sollicite et nous interpelle ». C’est ainsi que pour Pascal Boulanger « Vivre sa propre actualité dans le temps, vivre ses sensations, c’est trouver un hors-lieu, c’est bâtir des stèles de l’enchantement simple, dans la gratitude absolue à ce qui vit et se déploie ». Que, comme l’avance le poète et le critique, « Le hors-lieu poétique n’est pas la négation du monde mais sa lumière secrète que révèle la parole. C’est un espace qui ne détourne pas son attention des miracles ordinaires et qui surmonte tout en n’oubliant rien. Une richesse préalable vient à notre rencontre, gratuitement et celui qui la reçoit est reçu. Tous les possibles s’inventent dans la science des couleurs et des sons. L’expérience poétique procède par retrait mais aussi par approbation du souffle et de la vision ». On ne saurait mieux se rendre compte de l’enjeu considérable que pose à nouveau aujourd’hui ce « hors-lieu » du « langage poétique » dans la poésie.

La parole est-là et étant-là dans son absence même n’est jamais vue comme telle. Pascal Boulanger insiste, tranche et invite à un autre partage que celui du banquet des illusions : « La vérité poétique fait scandale, rupture, impossibilité de clore, de conclure ou encore de réussir ». Et permet, comme l’invite à le penser Pascal Boulanger, de prendre une distance vertigineuse avec le temps, en disant au plus près de Baudelaire que « La négation du péché originel ne fut pas pour peu de chose dans l’aveuglement de son époque et de la nôtre ». On comprend alors comment et pourquoi, dans Confiteor, Pascal Boulanger n’est pas de son temps : « C’est le manque d’audace et de générosité qui me surprend souvent chez les êtres croisés. Ils semblent endormis, enfermés, sous hypnose, indifférents à leurs propres désirs et aux appels de l’autre ». Et l’on n’est pas surpris que l’auteur pose en ces termes la problématique au non-accès à la poésie : « Comment échapper à la négation du corps et du plaisir, au nihilisme et à ses variantes ? En défiant la pesanteur, en entrant dans une autre gravitation, en convoquant, ici et maintenant, le paradis ». Ce qui se joue là, comme le dit Pascal Boulanger, est unique : « Une parole qui parle est une parole qui prend corps dans la vie de celui qui l’entend et l’accomplit ». C’est aussi avouer que « La terreur politique en France a été fondée sur l’anticléricalisme » et reconnaître que « La mort du Christ sur la Croix n’a pas détruit l’enfer, elle l’a dévoilé ». Et qu’ainsi, dans ce dégagement rêvé au sens de Heidegger et de Rimbaud : « La poésie fonde l’histoire et tenter une fondation poétique de l’histoire, c’est ouvrir un monde, un présent du monde à chaque fois singulier, que les évènements intimes et collectifs, dans leur succession muette, recouvrent ». Prendre et lire un livre. Ouvrir une Bible. Comme le dit Pascal Boulanger : « On n’insistera jamais assez sur le caractère sensible des effets de lecture, sur la vérité du livre à travers l’expérience physique de la voix. Il s’agit d’un exercice spirituel consistant à toucher et à entendre le texte brûlant, et ce qui surgit autour de lui, dans un espace et un temps inviolables ». Ce qui dispose aussi, selon Pascal Boulanger, la perspective à un jugement neuf : « L’Europe encourage et provoque sa chute, ce qu’on appelle la crise n’est qu’un suicide culturel et social ». Au lieu de quoi : « On veut qu’il n’existe plus rien d’autre que les opinions, sans hiérarchie de pertinence et de goût, on refuse tous rapports charnels et métaphysiques à la vérité ». Qu’on se le dise : Confiteor de Pascal Boulanger est un livre au cœur du temps.

 

Arnaud Le Vac

 


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A propos de l'écrivain

Pascal Boulanger

 

Pascal Boulanger, né en 1957, vit et travaille, comme bibliothécaire, à Montreuil. Parallèlement à son travail d’écriture, il cherche depuis une vingtaine d’années, à interroger autrement et à resituer historiquement le champ poétique contemporain qui, pour lui, passe par la prose. Marqué par la poésie rimbaldienne et le verset claudélien, il a donné de nombreuses rubriques à des revues telles que Action poétique, Artpress, Le cahier critique de poésie, Europe, Formes poétiques contemporaines et La Polygraphe. Il a été responsable de la collection Le corps certain aux éditions Comp’Act. Il participe à des lectures, des débats et des conférences en France et à l’étranger et il a mené des ateliers d’écriture dans un lycée de Créteil en 2003 et 2004.
Il a publié des poèmes dans les revues : Action poétique, Le Nouveau Recueil, Petite, Po&sie, Rehauts… 
Parmi les études qui lui ont été consacrées, signalons celles de Gérard Noiret dans des numéros de La Quinzaine Littéraire, de Claude Adelen dans Action poétique, d’Emmanuel Laugier dans Le Matricule des anges, de Bruno Cany dans La Polygraphe, de Serge Martin dans Europe et une analyse formelle de Jean-François Puff (sur le recueil : Tacite) dans Formes poétiques contemporaines.

 

Source : Maison des écrivains


A propos du rédacteur

Arnaud Le Vac

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Arnaud Le Vac est né en 1978 en Ile-de-France. Vit à Paris. Poète et critique. Tient un blog, au fil de ses publications, sur Astéisme :

http://asteisme.blogspot.fr