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Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, Pierre Bayard

Ecrit par Ahmed Slama 29.08.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Les éditions de Minuit

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, 198 p. 15,20 €

Ecrivain(s): Pierre Bayard Edition: Les éditions de Minuit

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, Pierre Bayard

 

 

Les livres de Pierre Bayard ne sont pas de simples livres théoriques, ce sont des hybrides, semblables au « Si par une nuit d’hiver voyageur » d’un certain Italo, des « fictions-théoriques », dira Pierre Bayard lors d’une interview (1), qui disposent chacune d’un narrateur spécifique, celui du livre qui nous occupe. Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? écorne un tabou : la non-lecture et pour celui-ci la lecture même n’est qu’une non-lecture (pourquoi ?). Dans le même temps que nous ouvrons un livre, ne refermons-nous pas le reste des livres existants ? La lecture n’annule-t-elle pas l’ensemble des œuvres restantes, à l’image de cette flaque de lumière, au théâtre, qui met en exergue un comédien mais plonge le reste de la scène dans le néant.

Voilà, au bout des premières pages, la fade dichotomie, livre lu vs livre non-lu, disparue, remplacée par un répertoire des différents types de non-lectures : Les livres que l’on ne connaît pas, Les livres que l’on a parcourus, Les livres dont on a entendu parler et Les livres que l’on a oubliés. Mais au-delà de cette démarche typologique, se cache un guide pratique de la non-lecture, car cette non-lecture est présentée comme une « véritable activité, consistant à s’organiser par rapport à l’immensité des livres, afin de ne pas se laisser submerger par eux » et c’est à cette éducation livresque que se propose de nous initier le narrateur, distillant, subrepticement, quelques conseils : s’intéresser aux « croisements », aux « correspondances » des livres, non au « contenu individuel » de chaque ouvrage car « la culture est d’abord une affaire d’orientation. Etre cultivé, ce n’est pas avoir lu tel ou tel livre, c’est savoir se repérer dans leur ensemble, donc savoir qu’ils forment un ensemble et être en mesure de situer chaque élément par rapport aux autres. L’intérieur importe moins ici que l’extérieur, ou, si l’on veut, l’intérieur du livre est son extérieur, ce qui compte dans chaque livre étant les livres d’à côté ».

Ces réflexions, loin d’être de vagues improvisations, s’appuient sur des figures, fictionnelles ou réelles, qu’il s’agisse du bibliothécaire de L’Homme sans qualités de Musil, que « son amour des livres – mais de tous les livres – l’incite à se cantonner prudemment en leur périphérie, de peur qu’un intérêt trop marqué pour l’un d’entre eux ne le conduise à négliger les autres ». Quant à Valéry, c’est « la menace d’enlisement dans les livres des autres » qui le pousse à se méfier de la lecture, un enlisement pouvant l’empêcher de faire « soi-même œuvre de créateur ». Valéry se contente dès lors de parcourir les livres, une pratique qu’il a revendiquée. Guillaume de Baskerville (2) vient à son tour conforter les théories de non-lectures, lui qui arrive à parler d’un livre qu’il n’a pour ainsi dire jamais lu (le second tome de laPoétique d’Aristote), devinant son contenu à l’aide du réseau de « réactions qu’il provoque », de « l’ensemble mouvant des séries d’échanges que sa circulation suscite ». C’est donc avoir accès à ce livre, « sinon le lire, que de prêter attention à ces échanges ».

On en vient à se demander si cet ouvrage n’est pas une sorte de prolongement, pratique, des travaux de Pierre Bourdieu sur les héritiers, le narrateur parlera d’hommes ou de personnes cultivés, livrant aux profanes les méthodes de lectures qu’ils ne pourraient acquérir dans un milieu social semblable à celui du narrateur, « un milieu où on lisait peu ». Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? permet donc de désacraliser une certaine pratique de la lecture, une lecture linéaire, où l’on privilégie un « certain nombre de textes canoniques » et où l’on interdit de parler d’un livre que l’on n’a pas lu. Mais qui de nous n’a-t-il jamais évoqué les MisérablesLa RechercheUlysse sans jamais avoir lu ces ouvrages ?

 

Ahmed Slama

 

(1) Hors-Champs, France Culture, du 02.05.2013

(2) Personnage principal du Roman d'Umberto Eco, Le nom de la rose

 


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A propos de l'écrivain

Pierre Bayard

 

Pierre Bayard est professeur de littérature française à l’Université Paris 8 et psychanalyste. Il est l’auteur de nombreux essais, dont Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? traduit en une trentaine de langues.

 

A propos du rédacteur

Ahmed Slama

 

Ahmed Slama,

Agenceur de mots littéraire : finaliste du Prix du Jeune Ecrivain Français 2015 et 2016, lauréat du prix de la revue Rue Saint-Ambroise, retrouvez son feuilleton Topologie des Clopes. Agenceur de mots journalistique au BondyBlog. Il se propose, chaque semaine, de cartographier le réseau littéraire numérique à travers sa chronique, LittéWeb, à retrouver dans La Cause Littéraire.