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Comédies I, Shakespeare en la Pléiade

Ecrit par Emmanuelle Caminade 18.10.13 dans La Pléiade Gallimard, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Iles britanniques, Théâtre

Comédies, I (Œuvres complètes, t. V), La Pléiade, édition bilingue, direction de Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet, septembre 2013, traduit par H. Suhamy, J-M Déprats et J-P Richard, 1.450 p., 67,50 € (60 € jusqu'au 31/1/14)

Ecrivain(s): William Shakespeare Edition: La Pléiade Gallimard

Comédies I, Shakespeare en la Pléiade

 

 

Le volume 1 des Comédies de Shakespeare – cinquième tome des œuvres complètes bilingues initiées en 2002 par Gallimard dans sa prestigieuse collection La Pléiade – réunit les six premières pièces appartenant à la période « maniériste ». Et cette édition intégrale des dix-huit comédies de l’illustre dramaturge anglais se poursuivra avec un deuxième volume concernant la période « baroque », et un troisième les dernières comédies « romanesques ». Outre de réunir tout le théâtre comique en trois tomes qui lui seront spécifiquement consacrés et de proposer de nouvelles traductions, l’atout majeur de cette nouvelle édition réside sans conteste dans la présence du texte anglais original sur la page de gauche, auquel nous pouvons commodément nous reporter depuis sa traduction en vis à vis (à moins que fin angliciste, on opère à  l’inverse…).

S’il n’est pas toujours aisé de déterminer la date exacte de ces comédies qui ne furent pas imprimées du vivant de Shakespeare, mais sont parfois mentionnées dans certains écrits de l’époque ou font allusion à un contexte contemporain de l’auteur, l’étude de leurs caractéristiques stylistiques – et notamment la proportion comparée de vers et de prose comme de vers rimés et non rimés ou l’alternance de phrases courtes et longues – permet aux spécialistes d’en établir une chronologie relativement précise. Au fil du temps, l’écriture shakespearienne évolue en effet vers une « prose fluide et ondoyante ». Ses pièces ont, de plus, tendance à s’obscurcir et à se complexifier.

Ces premières comédies dont certaines, rarement jouées en France, sont peu connues du public, s’avèrent très diverses par leur sujet. Mais La comédie des erreursLes deux gentilshommes de Vérone,Le dressage de la rebelle (La mégère apprivoisée)Peines d’amour perduesLe songe d’une nuit d’étéet Le marchand de Venise peuvent être fédérées par cette même « manière » de puiser dans l’Antiquité gréco-latine vénérée par la Renaissance, et de la recycler en la détournant et la parodiant. Shakespeare y procède en effet à une « mise à distance ironique de ces héritages majeurs », maîtrisant « l’art de faire du neuf avec du vieux », sa « manière de faire » l’emportant sur la matière empruntée.

On ne compte plus les entorses délibérées aux règles classiques élémentaires, l’auteur goûtant fortement le mélange des genres et les variations de registres, les dissonances et les décalages langagiers qui mêlent le précieux et le bouffon sur un mode poétique et ne laissent pas toujours l’apanage des calembours aux valets insolents. Et, se moquant des symbolismes habituels, il déconstruit les métaphores du langage en se livrant à une satire verbale jubilatoire (1). Il  s’adonne également à des jeux de miroirs en cascade, à des démultiplications de points de vue et à des enchâssements théâtraux, à des constructions en abyme vertigineuses et des chassé-croisé labyrinthiques, et il cultive le paradoxe avec délectation, s’amusant à raisonner contre l’esprit en poussant jusqu’au bout la logique de l’absurde. Faisant preuve d’une invention verbale incessante, il accumule les jeux de mots en tout genre, privilégiant ceux sur les polysémies et les homophonies plus ou moins approximatives (2) sans s’interdire de recourir à des langues diverses ni même à des pseudo langues étrangères (3)… Un défi supplémentaire pour les traducteurs qui doivent alors s’évertuer à restituer la lettre comme l’esprit !

Et on apprécie fortement, au-delà des notes instructives habituelles, de pouvoir accéder directement au texte original. Dans La comédie des erreurs, par exemple, si l’on remarque que l’argent, l’or (sous forme de monnaies diverses ou de bijoux) occupe la place centrale, le texte anglais, dépassant le comique de répétition d’une tirade où l’on s’exclame par quatre fois « Mon or ! » (« My gold ! ») semble souligner combien le dieu adoré dans cette ville de marchands servant de cadre à l’action est l’argent. Il est intéressant par ailleurs de voir à l’œuvre l’ingéniosité des traducteurs et les acrobaties auxquelles ils se livrent parfois pour tenter de rendre la saveur de certains jeux de mots en série (on s’amuse ainsi dans cette même pièce de la transformation d’un corbeau (« crow ») en biche pour transposer les plaisanteries jouant du second sens du mot, « pince », sur le terme « pied de biche »).

L’appareil critique qui a fait la renommée de La Pléiade est d’un grand secours. Il éclaire en effet le lecteur sur les sources de Shakespeare et ses nombreux emprunts (à Plaute, Ovide ou Pétrarque…), lui permettant de rire pleinement du comique de leur subversion et de mieux saisir les apports propres de l’auteur. Et les développements consacrés à l’évolution des mises en scène réjouiront les amateurs de théâtre.

Face à cette collection de référence, le lecteur restera toutefois vigilant, notamment en lisant cette phrase tirée de la Notice de La comédie des erreurs (p.1246) : « Le temps, Kronos dévoreur de ses propres enfants… ». Elle entretient en effet une confusion déjà fréquente chez les Anciens que l’on trouve aussi chez Shakespeare mais manifestement pas dans cette comédie. Dans Peines d’amours perdues par contre, où le Temps est évoqué comme un « vorace cormoran » (Acte I, sc. 1), l’amalgame entre Chronos, la divinité primordiale du Temps, et Cronos, le père de Zeus qui dévorait ses enfants, est signalé en note (n°1 p. 1342)…

Le dessein affiché de La Pléiade est aussi de publier des œuvres complètes en format de poche tout en préservant « un grand confort de lecture », grâce, entre autres, au « soin apporté à la composition typographique ». Mais l’excessive réduction de la taille des caractères dans les notices et les notes rendent ces dernières difficilement lisibles, et leur regroupement en fin d’ouvrage contraint en outre le lecteur à de lourdes manipulations. Il est par ailleurs un peu regrettable que la numérotation des vers (de 5 en 5) à laquelle renvoient certaines notes de l’introduction générale et des notices de chaque pièce ne concerne que le texte anglais et qu’on ne fasse pas référence à la pagination, ce qui accélérerait les recherches.

Au-delà du renouvellement de la langue et des constructions narratives, de la satire littéraire et de l’affirmation d’un art poétique (notamment dans Le songe d’une nuit d’été), il y a dans ces comédies une satire sociale audacieuse. Certes, elles ne se déroulent ni en Angleterre ni à l’époque de l’auteur, mais nul doute que ce dernier y parle de ses contemporains. Et ses personnages, malgré toute la machinerie comique déployée, ne sont pas totalement démunis d’épaisseur psychologique : ce sont des hommes réels placés dans des situations fantaisistes, extravagantes. Des hommes désemparés face à l’inconnu, se retranchant dans des certitudes qui n’ont plus cours, ne possédant de la raison que l’apparence. Et la radicalisation des rapports entre ces personnages dans des caricatures souvent poussées jusqu’au paradoxe permet à l’auteur de dénoncer les faux-semblants et la domination du maître sur le serviteur comme celle de l’homme sur la femme (4), ou d’inviter à une prise de conscience de la judéophobie (5) dans une Europe ayant abandonné la tradition économique de la chrétienté médiévale.

Shakespeare porte ainsi un regard très pertinent sur un monde ayant subi de grands bouleversements économiques et sociaux et amorçant le règne de la bourgeoisie. Et son procès d’un mercantilisme moderne pervertissant les rapports humains trouve à notre époque un regain d’actualité.

 

Emmanuelle Caminade

 

1) notamment dans ce grand « banquet de langues » de Peines d’amour perdues

2) comme « ship/sheep » – « navire/mouton » – dans Les deux gentilshommes de Vérone

3) pseudo espagnol, latin ou italien par exemple dans Le dressage de la Rebelle

4) notamment au travers de Katherina, jeune épouse rebelle dotée d’un grand esprit, plus que mégère apprivoisée.

5) dans Le marchand de Venise, si Antonio pousse la judéophobie à son paroxysme, Shylock lui répond en le surpassant au « miroir de l’infamie »…

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A propos de l'écrivain

William Shakespeare

 

William Shakespeare est né en 1564 dans une famille bourgeoise de Stratford-upon-Avon. Cet illustre poète et dramaturge anglais dont les pièces décrivent les jeux du pouvoir et les passions humaines est surtout connu pour ses tragédies (Roméo et Juliette (1595), Hamlet (1603), Le Roi Lear (1604) ou Macbeth (1606)), même s’il a déployé ses talents dans de nombreux registres comme la comédie et le drame historique. Il est mort en 1616, à l’âge de 52 ans. Sa vie et son œuvre ont été l’objet de vives controverses. Certains ont longtemps douté de son existence, d’autres lui ont contesté la paternité de ses pièces. Mais ces controverses sont aujourd’hui en grande partie éteintes, son existence est historiquement établie, et il est bien considéré comme le seul auteur de ses pièces (même si leur chronologie et leur genèse soulèvent encore des difficultés). La virtuosité stylistique et la richesse de ses intrigues font de l’œuvre de William Shakespeare un monument de la littérature qui n’a cessé d’inspirer les écrivains et les artistes jusqu’à aujourd’hui.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.