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Code islamiste de la route ou le Burqaroute, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel 16.10.17 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Code islamiste de la route ou le Burqaroute, par Tawfiq Belfadel

 

Vendredi. C’est le jour sacré de la semaine. La mosquée est pleine. Aucune place pour les retardataires. Plus de mille pratiquants attendent avec impatience le discours de l’imam Wahabi. C’est un berger qui a accédé au poste d’imam grâce à un ministre de la famille. Il ne connaît que deux petites sourates avec lesquelles il fait toujours la prière collective.

Wahabi monte sur le minbar. Sa djellaba blanche, ornée de fils en or, brille de blancheur. Sa barbe de dix centimètres est embellie à moitié par le henné. Les cils soulignés de khôl, le regard aigu, il ressemble sur son minbar à un pirate désobéi par des matelots rebelles.

L’imam commence son discours. De temps en temps, il caresse sa barbe et tape avec un bâton pour réveiller les pratiquants qui bâillent. Silence inouï. Tout le monde suit attentivement.

– Au nom d’Allah le Miséricordieux, le Très Miséricordieux. Chers croyants, les femmes sont aujourd’hui autorisées par la loi à conduire. Nos majestueux responsables ont décidé et leur désobéir est un pêché impardonnable. Cependant, elles ne doivent pas utiliser le Code de la route international parce qu’il est écrit par les Occidentaux, les Autres, les non-musulmans, c’est-à-dire des élus de l’Enfer. Nous avons notre Code à nous, inspiré uniquement de la charia, l’unique et absolue vérité dans la vie. Voici donc notre Code islamiste de la route que j’ai baptisé Le Burqaroute :

Avant de démarrer la voiture, la femme doit répéter trois fois « Bismi-Allah » (Au nom d’Allah) pour chasser les djinns et les diables qui y dorment la nuit.

La femme ne doit pas s’asseoir directement sur le siège parce que c’est un nom masculin, et tout contact entre masculin et féminin est un acte sexuel. Elle doit couvrir le siège par une serviette vu que celle-ci est de genre féminin.

La femme ne doit pas mettre la ceinture parce qu’elle traverse la poitrine au milieu et empêche donc les seins de pousser. Ainsi mettre la ceinture est un défi contre les lois de la nature et donc c’est un pêché.

En démarrant, la femme doit réciter cette prière : « Merci à Allah de nous avoir procuré cet objet ».

La femme doit enlever le DVD et mettre à sa place un Coran. Le Livre Saint la protègera des dangers de la route. Si la femme meurt dans un accident de circulation, elle ira directement au Paradis tant qu’elle a un Coran dans la voiture : cela s’appelle le djihad de circulation.

La femme ne doit pas mettre des poupées ou des objets de décoration dans sa voiture. Cependant, elle doit y mettre un chapelet qu’elle égrène en cas d’embouteillage tout en répétant « je demande pardon à Allah ».

Le front de l’imam luit de sueur. Il murmure « je demande pardon à Allah pour vous et moi-même », et s’assied sur le fauteuil pour se reposer quelques instants. Il se lève ensuite et continue sa litanie du Code islamiste de la route.

– La femme ne doit pas klaxonner parce que le klaxon est dérivé de la musique qui est illicite.

La femme ne doit pas trop toucher le levier de vitesse puisqu’il ressemble à un sexe masculin et lui donnera ainsi une envie sexuelle.

La femme ne doit pas ouvrir dans la rue le capot ou la malle parce qu’en les ouvrant elle se plie et excite ainsi les gens par ce geste qui met en évidence sa taille.

Une femme peut doubler une femme, jamais un homme parce que les hommes sont supérieurs aux femmes.

Si un pneu a été crevé, la femme ne doit pas crier parce que le cri est relatif au désir, et elle pourra donc exciter les automobilistes près d’elle.

En cas de règles, la femme est interdite de conduire. Les règles irradient une grande faiblesse dans le corps de la femme et elle ne peut pas donc bien appuyer sur les pédales, ce qui causera des dégâts matériels et humains.

La femme doit avoir un cahier et un stylo dans sa voiture. En cas de contrôle de police, elle ne doit pas parler au policier parce que sa voix est Awra, c’est-à-dire jamais entendue par des gens en dehors de son mari et sa famille. Elle doit donc lui répondre par écrit et lui glisser les feuilles à travers la vitre.

En cas de panne, la femme ne doit pas appeler elle-même le dépanneur. Elle doit appeler son mari, son frère, ou son père. Si les trois sont injoignables, elle devra bien fermer sa voiture pour éviter des agressions, et réciter trois fois la surate Fatiha ; sa voiture sera réparée temporairement par les anges. Autrement dit, la plupart des pannes sont causées par des djinns jaloux et seul le Coran peut les chasser.

En arrivant, elle doit dire trois fois « Merci à Allah ».

Cette fois, Wahabi soupire tel un vieux bus. Il termine sur ces phrases :

– Le Burqaroute est assez long. Nous continuerons le prochain vendredi. Que chacun de vous passe le message à sa famille ! Oh Allah pardonne-nous tous ! Oh Allah que ta bénédiction et ta miséricorde soient sur nos majestueux responsables ! Oh Allah, le Meilleur des Protecteurs, protège notre pays des mains étrangères qui veulent notre décadence ! Que tes prières soient sur notre Prophète Mohammed ! Chers croyants, faisons la prière !

Il fait la prière en récitant deux sourates, les seules qu’il maîtrise parfaitement. Finie la prière, une centaine de pratiquants l’embrassent sur le front en lui glissant des billets dans la main pour avoir de la bénédiction.

Wahabi quitte la mosquée, les poches pleines de billets. Le même jour, son Burqaroute envahit les différents médias. Il en est trop fier. Il reçoit une centaine de messages des uns et des autres, le félicitant de son discours original et sans précédent.

Le lendemain, il reçoit un télégramme lui ordonnant de quitter la mosquée : la fille d’un ministre, qui vient juste d’avoir son permis et sa propre voiture ornée de diamant et d’or pur, a été froissée par le Code de Wahabi.

L’ancien imam retourne à son métier de berger. Dans une clairière déserte, il rassemble ses moutons et commence à leur dicter, debout sur un rocher, des fatwas et de nouvelles théories surréalistes de charia. De temps en temps, il jette des pierres pour réveiller les moutons qui bâillent.

 

Tawfiq Belfadel

 

Dernier livre : Sisyphe en Algérie, éditions Samar, Alger, 2017

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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.