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Chut (le monstre dort), Estelle Fenzy

Ecrit par Sanda Voïca 26.05.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie

Chut (le monstre dort), éd. La Part commune, avril 2015, 64 pages, 10 €

Ecrivain(s): Estelle Fenzy

Chut (le monstre dort), Estelle Fenzy

 

« Les choses sont une façade, une croûte. Dieu seul est. Mais dans les livres, il y a quelque chose de divin. Le monde est mystère, les choses évidentes sont mystère, les pierres et les végétaux. Mais dans les livres peut-être y a-t-il une explication, une clef ».

Henri Michaux, Portrait de A.

Et l’exorcisme fut ! Car c’est un exorcisme à rebours – ou continu, ou gratuit (comme tout art), ou inédit, que ce premier recueil d’Estelle Fenzy. Exorciser ? Mais quoi, quel mal ? Le très mal, la mort. Et la poète ne se ferme pas, devant elle, pour se défendre, mais au contraire : en s’ouvrant le plus possible, elle réussit comme un tour de passe-passe : le mal ne peut plus… entrer, s’installer. Son existence devient presque illusion. Endormie, hypnotisée la mort, par la force des forces, celle des mots ? La force et le courage de la regarder en face, de l’accepter. La mort est là sans être là ! L’ouverture – de la Parole ! – est si grande, qu’il n’y a plus d’entrée. La force de la mort est annihilée. La bête est vaincue par sa simple acceptation et s’effiloche au fur et à mesure de l’écriture, sans que cela coïncide avec l’indifférence, ou l’impuissance. On tue ce qui nous tue. Légitime défense ?

Légitime dépense, déjà : les mots comme paye. Le péage – pour le passage du père au-delà. Pour qu’il traverse le Styx, ce sont les mots de sa fille qui payent.

L’exorcisme, selon Henri Michaux (Épreuves, exorcismes), était, entre autres, une réaction « en force, en attaque de bélier », qui visait à empêcher toute intervention d’autrui sur soi, et par conséquent l’autre était détruit : « Je ruine/ Je démets/ Je disloque […] Je dégrade/ Je renverse/ Je renverse ».

Estelle Fenzy ne fait pas autre chose, elle anéantit, non pas l’autre, mais la mort même. La maladie et la mort du père sont ainsi comme une (grande) occasion de s’approcher de la poésie, en sachant, par ailleurs, que le noyau de chaque écriture ou texte n’est, finalement, que la mort. A chacun de voir jusqu’à quel point (distance) il peut s’en approcher. Et Estelle Fenzy va « loin » : si loin, que l’impression est d’y avoir été nous-même. Cela grâce à son écriture discrète, car elle ne veut pas « ennuyer » les autres avec sa propre « vue ».

Si le monstre est clairement la mort, je l’identifie aussi à la paresse, l’indolence, le non-courage d’aller au bout de ses mots, sans pour autant remplir des tomes de paroles !

L’expérience de la poète devient la nôtre à notre insu. Poète ou pas, à notre tour nous allons au bout du mal ! Et nous sommes de retour : retournés / bouleversés.

Peut-être que l’exorcisation n’est-elle finalement que celle des mauvais mots, de ceux qui ont été éloignés / tués, pour ne laisser place – dans les pages du livre publié – qu’aux bons mots ! Un roman sans beaucoup de paroles, sans paroles de trop ! Presque sans mots – mais non pas muet ! – il résonne sans cesse, échos des échos des échos ! Estelle Fenzy s’impose aussi par les non-dits. Alors chacun de nous peut ressentir ce qui s’est passé et ce qui est passé ailleurs : une vie. Et la vie non plus n’est pas quelque chose d’anodin, sans conséquence, si on sait la regarder en face. La vie et la mort se valent, par leur intensité. Le monstre, c’est évident, est la mort, dans ce livre, mais je crois aussi qu’en égale mesure c’est aussi la vie :

Chut

(le monstre dort)

Buvons le galop des jours

et la surprise de vivre

dans le même verre

Une autre preuve : ce livre est là, sous nos yeux, il dort, mais il se réveille et nous menace avec sa vérité, à chaque lecture :

Penser vif

écrire simple

crier grand

puisque la vie

ampute

L’exorcisme : c’est l’écriture de ce livre ! Le résultat de cet « élan en flèche, fougueux et suprahumain », qui était une autre acception de l’exorcisme, selon Henri Michaux. La lecture de ce livre est une lecture de la satisfaction, de la gaieté, presque le rire, souvent le rire explosif même, malgré le sujet « triste », livre souvent mélancolique. Comme je l’ai déjà dit ailleurs, tout ce qui est bien fait, dans l’art, doit provoquer le rire, car les formules (et l’esprit avec elles) sont là !

Exemples :

moi l’oiseau rieur

le bec le cœur

en une seconde

cloués

Ou :

Tu taquines là

et pas drôle

ta grande petite fille

Cendrillon naïve

perdu mon soulier perdu

Tu me fais marcher

La réussite ou la victoire sont là :

Forcer la marge

à coups de pioche

dans le plus jamais

trouver l’antidote

au définitif

Chaque poème est, aussi, comme ces fleurs en papier, japonaises – qui, mises dans l’eau, gonfleraient… monstrueusement ! L’eau : c’est nous, le lecteur, notre perception et capacité d’imaginer / compléter ce qui n’a pas été mis en paroles, mais qui est , malgré tout : les souvenirs, les faits qui sont à l’origine des souvenirs, les pensées, les désirs et les espérances.

Paradoxalement, plus le livre s’est voulu discret, épuré, plus il s’impose à nous, nous parle, devient… bavard.

Le plaisir de lire vient aussi de cette immense place que le poème laisse au lecteur, le flattant même, car son cerveau et ses sens sont fortement provoqués, pour qu’ils complètent les « blancs », les non-dits ou non-publiés. Les dits sont criés, finalement : nous sortons sonnés de cette lecture – si notre cœur a été prêt, ouvert, en commençant le livre. Mais même si le cœur n’est pas prêt, le livre, poème après poème, l’ouvre, entaille après entaille, de plus en plus. Le cœur béant : la poésie. Le cœur béant : sa lecture.

Sentiment presque de lévitation, en lisant ces poèmes. Raréfiées, les lignes, raréfié, l’air autour nous, abolie l’apesanteur : NOUS (Y) SOMMES. La poésie fut et nous y voilà, vivants, poète et lecteur ! Je parle trop du lecteur ? Plus de lui que de l’auteur ? Mais comment les séparer ? Comment faire autrement quand la lecture frôle l’extase ? Non pas mystique, quoique… Nous sommes comme dans une boule ouverte, paradoxalement, de toute part. Si la mort y est perdue (n’y trouve pas un point d’attache et d’attaque), nous non plus : en suspension-lévitation ; l’exorciseur (auteur-lecteur) est… exorcisé ! Et, avec les paroles de la poète : « fouettés au sang ».

S’identifier avec la mort pour la vaincre ! « J’ai été mort, et voici : je suis vivant pour l’éternité » (Apocalypse, 1:18). S’identifier avec les paroles pour les vaincre : ne laisser sur feuille que leurs ombres ! Le peu de mots et leurs ombres : voilà un autre titre de ce livre ! Les mots sans paroles – les mots pour disparaître, mais pour laisser place à l’épiphanie, à la conscience profonde de l’importance / existence des mots qui restent ! La boule sans parois s’avère non pas illusion, mais un seuil vers autre chose. Une parenthèse qui se ferme, aussi – du moins temporairement. On ferme le livre et nous savons que nous sommes passés à autre chose. A quoi donc ? Au… prochain livre ! Celui-ci est comme une « prière d’insérer » continue, sur chacune des quarante-deux pages, car, en tant que premier livre publié, invitant à la découverte de ceux qui lui suivront…

 

Sanda Voïca

 


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A propos de l'écrivain

Estelle Fenzy

 

Estelle Fenzy est née en 1969. Après avoir vécu près de Lille puis à Brest, elle habite Arles où elle enseigne. Elle écrit depuis 2013, poèmes et textes courts.

 

Publications en revues Europe, Secousse, Remue.net, Ce qui Reste, Ecrits duNord (éditions Henry), Microbe, Les Carnets d’Eucharis, Terre à Ciel, Recours au PoèmeDécharge, Possibles, FPM, Revu, Teste, Phoenix, Revue Alsacienne de Littérature…

 

Dernières publications :

L’ENTAILLE et LA COUTURE , éditions Henry (2016)

PAPILLON, éditionsLe Petit Flou (2017)

MERE, éditions La Boucherie Littéraire (2017)

VIA ARELATENSIS, de Pierre et de Vent, éditions La Margeride (2018)

PAR LA, éditions LansKine (2018)

 

A propos du rédacteur

Sanda Voïca

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Sanda Voïca est née en 1962 en Roumanie. Publication de textes variés dans plusieurs revues roumaines et d’un recueil, Le Diable a les yeux bleus, éd. Vinea, Bucarest, 1999. Arrivée en France en 1999, elle écrit directement en français. Publications dans plusieurs revues littéraires, papier et numériques. Recueils publiés : Exils de mon exil, éd. Passage d’encres, 2015 ; Epopopoèmémés, éd. Impeccables, 2015. Présence dans l’anthologie Elles écrivent… elles vivent ici, en Normandie, éd. Les Tas de mots, 2014. Initiatrice et co-animatrice de la revue numérique Paysages écrits. Blog personnel : Le Livre des proverbes nouveaux