Identification

Churchill, Manitoba, Anthony Poiraudeau

Ecrit par Emmanuelle Caminade 14.11.17 dans La Une Livres, En Vitrine, Les Livres, Critiques, Récits, Roman, Inculte

Churchill, Manitoba, octobre 2017, 160 pages, 15,90 €

Ecrivain(s): Anthony Poiraudeau Edition: Inculte

Churchill, Manitoba, Anthony Poiraudeau

 

 

Dès son premier livre, Projet El Pocero (Inculte, 2013), un brillant récit autour d’une ville fantôme de la crise espagnole, Anthony Poiraudeau s’inscrivit dans la mouvance des écrivains-géographes. Non que, comme Julien Gracq ou son contemporain Emmanuel Ruben – qui dans son intervention lors d’une rencontre organisée par la SGDL en mai 2016 l’y incluait déjà –, il allie nécessairement une formation géographique à sa pratique littéraire, mais parce qu’à l’instar de nombreux auteurs actuels « pour lesquels les lieux, les paysages, ont une importance primordiale », il se situe « aux lisières du roman » et fait surgir « toutes les dimensions de l’imaginaire d’une exploration-description minutieuse des lieux ». Une écriture des lieux expérimentés tant dans leur réalité brute que dans leur perception émotionnelle et leur charge existentielle.

Au départ de cette nouvelle aventure littéraire : un petit point aux bords de la baie d’Hudson aux confins d’une vieille carte murale récupérée inopinément chez un ami, qui ranima l’imaginaire enfantin d’un auteur nourri de récits d’aventures et précocement attiré par l’infini des lointains rêvés. Un point nommé Fort Churchill situé dans le Manitoba, à la limite des immenses étendues sauvages de l’extrême nord canadien, et déployant à ses yeux une fascinante ligne de fuite. Fascination qui finit plusieurs années après, suite à une crise existentielle, par le mettre physiquement et scripturalement en branle, dans un voyage intimement lié au déroulement de sa vie et s’inscrivant à la croisée de ce désir d’Amérique (mot cher à Pierre Michon résumant toutes les fictions possibles) et de l’idée du Nord de Glenn Gould – « lieu mental et allégorique » qui constitua longtemps pour l’auteur « la formulation parfaite du rêve ».

Cet « aventurier de chambre à coucher », comme il se nomme avec autodérision, envisagea en effet de se confronter concrètement à la réalité du lieu de ses fantasmes, cette expérience devant aboutir à matérialiser un projet d’écriture pour lequel il obtint une bourse Stendhal pour se rendre un mois dans la petite ville de Churchill. Mais, venant entre-temps de rencontrer miraculeusement l’« impossible amour » sous les traits d’une réelle Dulcinée et sa mélancolie ayant tourné court, c’est à contrecœur qu’il entreprit ce voyage auquel il s’était engagé et qu’il ne désirait plus. Un voyage au bout du monde qui se révélera bien décevant, débouchant sur une sorte de désenchantement inattendu de l’espace mais ouvrant la perspective d’un riche voyage au bout de soi.

Anthony Poiraudeau, creusant cet entre-deux entre le territoire et la carte, entre le réel et sa perception, tout en tentant de déchiffrer les mystères de l’inconnu qui est en lui, retrace ainsi avec beaucoup de sincérité et d’humour, de sensibilité et de profondeur, ces deux voyages imbriqués – auxquels s’ajoute un voyage dans le temps, dans l’histoire du lieu. Et il nous livre un magnifique récit composite et digressif à la première personne, à la mesure des « raisons complexes et tortueuses » qui l’ont mené à Churchill.

Au commencement était la carte

« Comme beaucoup de personnes, j’ai longtemps rêvé sur les cartes  de géographie ».

Tout commence en effet par la carte « malle au trésor » embrayant « une marche heureuse et infinie dans des espaces à jamais disponibles et ouverts » – tout comme l’« objet magique » de Gracq ou le « tapis volant » du jeune Walid dans le dernier roman d’Emmanuel Ruben, Les serpents du ciel. Par une carte permettant de se projeter mentalement dans une sorte de paradis, de posséder un monde échappant à la violence où il fait bon vivre et dont on pourrait déchiffrer les mystères.

Anthony Poiraudeau revient sur cet amour qu’il avait enfant pour les cartes, les atlas et les mappemondes promettant l’aventure et donnant moins « un visage à la terre » que traçant « les continents de la rêverie ». Car c’est bien une de ces cartes Vidal de la Blache élaborées du point de vue des colonisateurs maîtres du monde, et similaire à celles qu’il pouvait contempler en toute innocence à l’école primaire, qui fait le lien entre ce voyage de l’auteur à Churchill et la formation d’un imaginaire d’écrivain.

Mais « le retable des merveilles » cervantesque s’avérera vide, l’auteur se voyant contraint de perdre la naïveté de son enfance. Et c’est un enfer d’une violence extrême qu’il découvrira en se retrouvant piégé dans la ville de Churchill : l’enfer des Dénés Sayisi arrachés à leur territoire forestier traditionnel pour y être déportés par le gouvernement fédéral du Canada en 1956. Une « tragédie dont on ne retrouve aucune trace dans l’espace de la ville » et dont il retrouvera l’histoire dans les livres.

Churchill Manitoba peut ainsi s’appréhender en partie comme le récit d’un voyage initiatique résonnant comme l’abandon de la géographie de l’enfance rattrapée par son impuissance face à la réalité du monde. Une perte que peut seule combler la littérature.

Du refuge au piège

Ce voyage fut initialement décidé alors que l’auteur était enfermé dans une sorte d’enfer de soi et voyait Churchill comme un refuge mental idéal face à une réalité désespérante, et le paradis recherché n’avait rien d’une destination statique. Il s’agissait plus d’une « nécessité fondamentale de traverser les paysages pour approcher les mystères que l’espace recèle sans jamais les dévoiler complètement, à la manière d’un horizon qui recule à mesure qu’on avance vers lui ». D’« un voyage sans idée de retour ».

Or, arrivé à Churchill, l’auteur s’y retrouve enfermé et coincé dans l’attente de rentrer chez lui. Ne pouvant s’éloigner alentour sans braver les interdits motivés par le danger de mort que font courir ces immenses prédateurs que sont les ours polaires, et ayant rapidement fait le tour de Churchill, il lui faut alors trouver comment occuper ses journées durant ce long mois dans ce lieu qu’il ne désire plus.

Et c’est bien sûr à la bibliothèque municipale qu’il s’installe, s’attelant à terminer un article sur Julien Gracq qui lui avait été commandé. Il voit alors de « nouvelles significations de [son] voyage » lui apparaître tandis que se prolonge à cette occasion son « compagnonnage avec Gracq » et les livres des merveilles verniens, et qu’il explore cette « bibliothèque mémorieuse » en lieu de toundra arctique.

Un récit composite digressif et fuyant

Ce second livre de l’auteur est un récit composite aux tonalités variées. Un récit de voyage complexe et très personnel. Il nous y conte son approche de la réalité churchillienne actuelle et notamment de cette schizophrénie régnant au pays de l’ours avec beaucoup d’humour et d’autodérision. Il y retrace de plus l’histoire instructive de Churchill depuis sa fondation, la ré-imaginant en se plaçant du point de vue de ceux qui en ont été les acteurs ou les victimes. Et il nous livre surtout un récit introspectif et digressif dépliant de longues périodes d’une acuité et d’une finesse toute proustienne qui s’attache à son territoire intime, à sa propre trajectoire, et tente sans cesse d’atteindre un horizon qui se dérobe.

Churchill, Manitoba s’avère ainsi une « unité fuyante et mouvante » constituée de multiples facettes « dont le déroulement constitu[e] le véritable sujet du texte » et semble renvoyer à une tentative de mise en forme de la vie-même de l’auteur, de la formation de  son imaginaire et de son désir d’écriture :

« Ce que je ne sais pas de ma vie, Churchill l’a su, mais ce Churchill est une partie de moi qui m’est étrangère, et tout à la fois le nom possible de cette singulière excroissance mentale ».

 

Emmanuelle Caminade

 


  • Vu : 710

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Anthony Poiraudeau

 

Né en 1978, Anthony Poiraudeau est diplômé de l’EHESS et vit à Nantes. Il a publié son premier ouvrage, Projet El Pocero, récit d’une expérience psychogéographique dans une ville fantôme de la crise économique espagnole, chez Inculte en 2013.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

Lire Tous les articles d'Emmanuelle Caminade

 

Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.