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Chronique du sel et du soufre (Mars 2012)

le 13.03.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Faut-il relire Pierre Benoit ?

Chronique du sel et du soufre (Mars 2012)

Hier soir, je suis allé avec curiosité rue de Verneuil, au 53, dans ce magnifique hôtel d’Avejan  qui abrite le Centre National du Livre, actuellement dirigé, et surtout animé avec vigueur par Jean-François Colosimo. En effet, une soirée était consacrée au cinquantenaire de la mort de Pierre Benoit (1886-1962), à l’occasion de la réédition de La châtelaine du Liban, Axelle et Mademoiselle de la Ferté par l’éditeur de Benoit, Albin Michel. Je ne regrette pas mon déplacement, du tout. D’autant que l’on fêtait aussi la parution de l’érudite biographie de Gérard de Cortanze  Le romancier paradoxal, toujours chez Albin Michel…

Fait rare : Francis Esménard, le Président actuel d’Albin Michel, a pris le risque de nous faire part de ses souvenirs personnels sur Pierre Benoit. J’ai apprécié son ton chaleureux, serein, et qui avait un parfum de sincérité émue. Il y avait dans la salle plus de 100 personnes et cela me surprit. Je croyais Pierre Benoit quelque peu oublié, après avoir été jadis un auteur de grands succès populaires en domaine romanesque comme Koenigsmark (1918) ou L’Atlantide, l’année suivante. D’autant que l’écrivain voyageur est encore aujourd’hui injustement critiqué pour son attitude sous le régime de Vichy avec lequel il ne collabora pourtant jamais.  Non seulement Benoit fut une victime injuste de l’Épuration ( il fit de la prison à Fresnes, avant d’être libéré en avril 1945 et lavé de tout soupçon, Jean Paulhan et Louis Aragon ayant intercédé pour lui) mais encore il demeura toute sa vie un fervent patriote viscéralement incapable de collaborer avec les Allemands sous Pétain.

Certes, Pierre Benoit, et cela fut redit toute la soirée au C.N.L, garda des convictions politiques conservatrices et nationalistes, sans oublier sa foi catholique indéniable. Il resta fidèle jusqu’au bout à ses maîtres de jeunesse Charles Maurras et Maurice Barrès (c’était, à l’époque de l’entre-deux guerres, banal de lire ces auteurs et de les admirer). Cependant -- et c’est surtout ce qui me rend le globe-trotteur à jamais sympathique --, Benoit s’avéra  protecteur  à l’égard de ses amis  de jeunesse, défendant, entre autres, Paul Morand pour son incontestable talent.  Il souhaitait ainsi le voir entrer à l’Académie Française en dépit de l’intervention négative du général de Gaulle.

Quoi qu’il en soit, j’étais venu m’interroger en priorité sur la valeur réelle de l’œuvre abondante de Pierre Benoit et l’animateur de la soirée Philippe Chauveau sut d’ailleurs mener la causerie dans ce sens.  Le cœur du débat était bien là : que retenir en ce début de vingt-et-unième siècle de l’auteur du Déserts de Gobi ( 1941), de Montsalvat (1957), ou même des Amours mortes (1961) ?

À l’unanimité des participants, le style de Pierre Benoit est encore reconnu comme celui d’un écrivain authentique,  méticuleux, au tempérament de journaliste, ou plutôt de reporter passionné et inspiré. Il fut d’ailleurs envoyé spécial en 1923 d’un quotidien intitulé Le Journal  et cela lui permit de se rendre en Turquie,  de traverser l’Anatolie et même d’interroger Mustafa Kémal à Ankara. Plus tard, il rencontra pour d’autres journaux dont France-Soir l’empereur Hailé Sélassié, en Éthiopie et aussi Benito Mussolini, Herman Goering en 1938, et même le dictateur Salazar qu’il admirait… Pierre Benoit, en fait, tira toujours de ses nombreux déplacements la sève même de ses romans populaires.  Ce ne fut nullement un « touriste en chambre ». Et son univers fut sans doute celui du dépaysement avant tout.

Pour son cinquantenaire, Albin Michel vient donc de rééditer trois romans de Pierre Benoit : Mademoiselle de la Ferté (préfacé par Eric-Emmanuel Schmitt), Axelle présenté par Frédéric Vitoux et La châtelaine du Liban, défendue par Amélie Nothomb. Au surplus, en habile éditeur, mais surtout aussi en fidèle ami d’enfance, Francis Esmenard   a permis aux libraires d’offrir à tout acheteur de ces trois ouvrages un album baptisé Pierre Benoit, l’étonnant voyageur,  très bien documenté et présenté.

Et pourtant, hier soir, tout n’allait pas de source, Le scénario était peut être moins consensuel qu’il n’y paraissait. Quand il a fallu savoir si Pierre Benoit devait être considéré  comme un écrivain du premier rayon, comme on dit, s’il pouvait être comparé aux grands écrivains de notre patrimoine, près de François Mauriac, ou même de Victor Segalen, ce fut une soupe à la grimace ! Pierre Benoit avec toutes ses héroïnes dont les prénoms commencent toujours par A comme Albi, ces femmes fatales quelques peu stéréotypées, soudain, ne tenait plus guère la route et se retrouvait presque rejeté du côté des romanciers de gare à la Guy des Cars ! Et c’est l’excellent critique littéraire Bruno de Cessole qui eut le mot de la fin en affirmant : « Pierre Benoit est un personnage sympathique, je le crois, mais c’est avant tout  un bon faiseur de cartes postales ! ».

En participant au cocktail de fin de séance, je me suis dis : « Et s’il avait raison ? ».


Jean-Luc Maxence


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