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Chronique du sel et du soufre (janvier 2012)

Ecrit par Jean-Luc Maxence le 18.01.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

A quoi sert le savoir ?

Chronique du sel et du soufre (janvier 2012)


Les Presses Universitaires de France ont fêté l’an dernier leurs quatre-vingt dix ans. À cette belle occasion, l’équipe des dirigeants a proposé, comme publicité « intelligente » (la chose est suffisamment rare pour être mise en valeur !) un ouvrage gratuit intitulé « À quoi sert le savoir ? ». L’éditeur a chargé les libraires de  distribuer ce livre de poche aux lecteurs fidèles des collections des P.U.F. Jadis, ce type d’opération était assez banal. Et je me souviens notamment d’un ouvrage qui était proposé ainsi aux lecteurs des éditions Seghers en 1977 (« Trésor des poètes »), lequel m’avait notamment fait connaître Henry Bauchau, Rouben Mélik et André Velter…

Afin de  rendre hommage au travail remarquable des P.U.F, soixante-douze intellectuels de notre pays se sont donc exprimés en 2011. Ceux-ci ont réussi à répondre, en général avec originalité, aux interrogations multiples suscitées par leurs positions de philosophes, de sociologues, d’anthropologues, de politologues même. Choisissant au hasard quelques articles ad hoc,  attardons-nous sur les avis de Jacques André (psychanalyste), Chantal Delsol (philosophe), Jean-Luc Marion, l’académicien (professeur à la Sorbonne) et Jean-François Sirinelli (historien).

Pour Jacques André, expert en associations libres, le savoir le plus « bétonné » (sic), le plus théorique, en quelque sorte, n’empêche pas la psychanalyse de traquer sans cesse « la liberté première, avant que les dès ne soient lancés ». Chez Picasso, en effet, chez Léonard de Vinci, chez Braque, chez Miro pourrions-nous ajouter, ou encore chez Chagall, la création participe de ce que Jacques André appelle le génie de l’infantile. Et nous aimons quant à nous ce refus final de théories psychanalytiques « qui ressemblent parfois à d’invraisemblables usines à gaz » et qui sont « à la plasticité ce que la forêt tropicale est à l’ours polaire ».

Pour Chantal Delsol, un texte de Sénéque se demandant combien de rameurs a employé Ulysse, pourrait être écrit aujourd’hui ! Sous prétexte de refuser les conflits et de faciliter les consensus mous, le penchant contemporain consiste à ne plus rien affirmer « mais à relativiser et à concéder partout ». C’est une désertion, une lâcheté. Hélas, oui : l’historienne des idées politiques voit juste quand elle souligne que l’histoire est révisée « aux regards des nécessités politiques et morales ». En ce début de siècle renverseur courageux de dictateurs, arabes ou non, qui oserait encore avouer qu’un despote peut être aussi parfois un gestionnaire sagace ?

Jean-Luc Marion lui, en appelle à Aristote pour affirmer que l’on  désire savoir « comme on désire voir ou respirer ». Il affirme aussi : « nous désirons savoir comme nous désirons voir ». Et le philosophe chrétien, l’un des derniers qui ose encore l’afficher et le revendiquer, pense que c’est par les lettres que nous accédons à l’autre monde du monde. Il lance alors une heureuse formule : « le monde des livres offre  le livre du vrai monde ». Dès lors, il devient logique pour Marion d’en appeler aux grands livres « ivres de données », et de songer bien sûr « au plus grand des livres, le Livre »…

Jean-François Sirinelli, enfin, s’adresse à son petit-fils en lui expliquant qu’au bout du compte, « l’un des attributs de la condition humaine, c’est de pouvoir mettre des mots sur des choses et donc de leur donner, sinon toujours une signification, en tout cas un début d’interprétation ». Il met en garde les nouvelles générations  sur le leurre de la « transfusion directe tube cathodique-neurone » parce que « l’écran d’ordinateur ne pourra jamais remplacer l’alchimie du cerveau humain ».  En effet, il faut de plus en plus se méfier de la formidable banque de données, historiques ou pas,  que nous offre l’ordinateur en un temps record et avec le minimum d’efforts et d’études, car c’est toujours le logiciel intime de notre cerveau qui « façonne notre rapport au monde ».  L’homme est bel et bien condamné « à dériver dans l’espace-temps sans prise véritable sur le réel, seulement perçu à travers la lumière pâle de l’informatique et subi plus que pensé ».

Pour éclairer les terriens, nos frères,  dans l’espérance (utopique ?) de les perfectionner, de les rendre meilleurs, ou moins mauvais, il s’agit sans doute de les inciter à ne jamais oublier qu’il ne peut exister d’émancipation véritable SANS SAVOIR. Mais la cause du savoir passe aussi par le souci constant de dépasser la saisie de données en apprenant à les analyser… les données !


Jean-Luc Maxence


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A propos du rédacteur

Jean-Luc Maxence

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Poète, écrivain et éditeur (Le Nouvel Athanor)