Identification

Christian Bachelin, le Ténébros de "Vrouz"

Ecrit par Jean Bogdelin le 20.08.13 dans La Une CED, Les Chroniques

Christian Bachelin, le Ténébros de

 

Vrouz de Valérie Rouzeau porte cette dédicace : « Pour Christian Bachelin, mon cher Ténébros ». Trois poèmes de son recueil, surnommés Marabouts, sont inspirés de Romance sans issue écrite par ce poète. Ce sont trois ritournelles, en habit de sonnets, chantant par exemple ceci :

 

« Dire façon marabout sans rien prédire du tout

Tout à l’heure le facteur ne va jamais sonner

A vue de nez les échalotes reviennent

Reviennent avec le temps le beurre la larme à l’œil »

Le vers suivant poursuit :

« A l’œil je crois avoir eu ce nuage »

Et le prochain commencera par le mot nuage. A vous de continuer sur place la lecture, si le cœur vous en dit.

Qui est donc Christian Bachelin ? J’ai cherché, et je n’ai trouvé que Neige exterminatrice, éditions Chambellan 1967. Ce titre concerne aussi un recueil de poèmes (1967-2003) publié par Le Temps qu’il fait (2004).

J’ai eu de la chance. Il s’agit d’un écrit d’une beauté singulière, et on se demande pourquoi il n’a pas eu l’audience qu’il mérite. A cause de l’air du temps qui s’amoncelait pour occuper les esprits à bien d’autres choses ? C’est possible, c’était la veille, on le sait maintenant, des barricades dans le quartier latin, mais fallait-il accomplir des tribulations identitaires à la Lionel Ray, pour se placer plus confortablement dans l’héritage de Jules Supervielle ? Supervielle qui disait dans son manifeste, En songeant à un art poétique, annexé à Naissances (Gallimard 1951) : « Le poète dispose de deux pédales, la claire lui permet d’aller jusqu’à la transparence, l’obscure va jusqu’à l’opacité ». On peut supposer que pour s’inscrire dans la modernité, beaucoup ont choisi la pédale obscure, à cause de l’enivrement notamment d’une syntaxe contestée, bousculée, éclatée, parfois évacuée au point d’être illisible, et inaudible par voie de conséquence, ayant oublié que le poème devrait être sinon lu à voix haute, par le poète lui-même face au son public, tout au moins murmuré dans le silence de sa découverte par le lecteur.

« Le vers n’est-il pas fait surtout pour la vie vocale, n’attend-il pas que la voix de l’homme vienne le délivrer des caractères d’imprimerie, de leur poids, leur silence, leur geôle, de leur indifférence apparente ? » s’interroge avec raison Supervielle, qui ajoute superbement : « La voix humaine, si elle est compréhensive, donne au vers un véhicule quasi métaphysique ». Mais certains, soucieux d’une originalité à tout prix, ont pris le parti de simplement exhiber leur poème, pour être vu, au lieu d’être lu. Supervielle, lui, de continuer : « Je crois n’avoir que rarement appuyé sur la pédale obscure ».

La poésie de Christian Bachelin est faite de clarté. Elle est écrite pour la voix, quoique souvent portée par un paysage de ténèbres, plongé dans la désespérance. Il n’a pas son pareil pour parler de la neige, l’interpeller dans sa complicité à couvrir de sa blancheur les noirceurs, et les souillures du monde. Neige exterminatrice constitue le plus long poème du recueil, et lui donne son nom. Il s’organise en vingt-trois quintils, de cinq alexandrins magnifiquement équilibrés, sans rimes, sinon à dessein accidentelles comme lépreuse et veuve, bergère et lèvre, ou amant et sang. Citons-en quelques vers, pour en donner l’ambiance :

 

La neige a traversé le silence des tombes

Les vierges d’aujourd’hui ne fuient plus en Egypte

Mais bercent longuement sous leurs voiles de veuves

Des enfants monstrueux dans des berceaux de cendres

Un aveugle remue au creux de sa sébile

Les reliques d’un Dieu à jamais disparu

Neige pareille à la pelletée de chaux-vive

Sur les entassements de la fosse commune

Neige pareille à la poussière des ossuaires

Fanatisme des gueux éblouis de néant

Lune pulvérisée dans le cerveau des fous

Neige bâton d’aveugle et lanterne magique

Rends-nous la pureté de l’aube et de l’enfance

Apprends-nous la pudeur de mourir en silence

Conduis-nous jusqu’au bout des chemins de ténèbres

Vers l’illumination des fêtes de la mort

Neige pareille à la piqûre de morphine

Pour endormir la mort dans le sang des poètes

Garde-nous la blancheur éperdue de ton marbre

Pour couvrir nos amours en mal de sépulture.

 

A ces quintils s’ajoutent deux quatrains octosyllabiques qui ont leur importance, dont voici l’un :

 

Il neige sur le mâchefer

Un vieux chagrin de chien errant

La neige est bleue comme la mer

Dans la gamelle du mendiant

 

Tout le recueil baigne dans une atmosphère de mélancolie pénétrante, par moments suffocante. Et l’on songe à Gérard de Nerval, le Ténébreux, l’Inconsolé, le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie. Christian Bachelin entrevoit très tôt, dès 1967, que son destin de poète s’annonce maudit.

 

Il neige des voiliers dans la fumée d’usine

Il pleut des mandolines sur le terrain vague

Et la banalité ruisselle de diamants

Parce que sur les murs pourrissants du faubourg

On vient de crucifier le poète maudit

 

Il sait qu’il laissera une trace dérisoire de sa vie de poète de la déréliction, l’expression est de Jean Rousselot, préfacier de l’édition de 1967 :

 

Il me faut rendre à la planète

Son poids de flamme et de ténèbres

Avant de souffler la chandelle

De mon peu de réalité.

 

Car mes yeux ne sont que l’écho

D’un paysage disparu

Le ricochet au fil de l’eau

D’un jour qui n’est jamais venu

Je n’ai plus rien à perdre que ce poème fou

Planté comme un couteau dans le dos des passants

Ce langage de sourd

Incrusté dans la pierre aveugle du silence

Mauvaise éducation des poètes maudits

La Poésie m’empêche de voir le soleil.

En vérité, ce sont les myriades de petits boulots pour survivre qui l’ont privé de soleil. Mais sa poésie est elle-même un soleil, un soleil noir évidemment comme celui de Nerval.

Valérie Rouzeau dit dans sa préface au recueil des éditions Le Temps qu’il fait : Remarquablement méconnu du plus grand nombre, Christian Bachelin n’est pas un poète d’aujourd’hui, c’est un poète de toujours, on devrait s’en réjouir beaucoup dès maintenant.

Nous en avons la certitude, et à propos du Ténébreux nous voudrions citer encore Supervielle : La seule étoile du Desdichado est morte mais son luth n’en est pas moins constellé.

 

Jean Bogdelin

 


  • Vu: 2061

A propos du rédacteur

Jean Bogdelin

Tous les articles et textes de Jean Bogdelin

 

Rédacteur

Médecin

Chroniqueur au "Monde.fr"