Identification

Chorus, Philippe Blanchon, Jacques Sicard (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 06.01.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais

Chorus, Philippe Blanchon, Jacques Sicard, éditions La Nerthe, novembre 2019, 118 pages, 15 €

Chorus, Philippe Blanchon, Jacques Sicard (par Cyrille Godefroy)

« Samuel Beckett : Pénétrer loin dans la langue, jusqu’en son défaut, pour y trouver l’arrangement sonore qui en sera l’ultime cahot : fin ».

Cette formule de Jacques Sicard effleure l’essence de cet opus magnifié par une langue sauvage et singulière, telle une garrigue au crépuscule. Un opus perpétré par un duo, Jacques Sicard et Philippe Blanchon, deux rameaux pour une même plume, gracile et gracieuse, fragile et précieuse, rosée aurorale d’un automne en pente douce…

« Et c’est Elle, à fumer l’attendant à travers un rideau de feuilles, Il la voit avec ses yeux à Elle, la belle vêtue de noir, à l’unisson de la nuit nue des campagnes, l’annuitée désirée, voulue à l’exception de tout, et qui au tréfonds, au plus secret le restera… ».

Au gré d’impressions fugitives ou de songeries percussives, le tandem file d’improbables et sublimes correspondances, tel un Baudelaire sous absinthe, esquissant une quadrature aux arabesques elliptiques où flamboient les arts du cinéma, de la peinture, de la musique et de la littérature. Une farandole où Artaud et Beckett côtoient Murau, Antonioni et Godard, où Coltrane et Bach croisent Cézanne, Van Gogh et Renoir.

« Sa caméra filme parmi les plombs du ciel d’où tombe morose la neige – sur les branches innervées par le raide hiver, à l’aplomb des têtes nues et des grands parapluies. Le chagrin qui piétine de colère lève les poings aux premiers accents de L’internationale – obliques et durs comme les pins livrés au mistral noir de Cézanne ».

Séquences sublimées, instantanés évaporés, ce chorus est une balade poétique et érudite sur le territoire de la passion cinégraphique des deux auteurs. Un chorus écorché parfois, où le nerf saille : « Or, il n’y a pas de communauté, sous quelque adjectif qu’elle se décline ; pas de lien, que pour étrangler ».

Si parfois la fadeur ou la technicité d’un propos pointe à la surface de ces improvisations serties de filigrane, il est racheté par l’étincelance de la langue. Le phraser scintille d’un charme insolite, comme un collier de perles de rosée opales posé sur l’encolure échancrée d’une femme. Avec ce chorus, la littérature réintègre sa source.

« Pauvre diable, Monk, le clavier arrêté par la voix de Belacqua qui du fond du bordel murmure : Ici, le mot est prolongé par l’émotion plutôt que l’émotion recueillie et clôturée par le mot ».

Aux antipodes de la creuse littérature – la littérature bling-bling qui fait plouf – Jacques Sicard et Philippe Blanchon orchestrent une partition buissonnière agrémentée de photos à la voilure monochrome. Un alliage de nostalgie, de profondeur et de fragilité. Une fragilité dont le précieux est révélé par l’amour du style.

« Le désir amoureux saisit la vulnérabilité, lui seul ».

 

Cyrille Godefroy

 

Jacques Sicard est né en 1949 au bord de la Méditerranée. Il publie dans diverses revues de littérature et de cinéma. Auteur notamment de Abécédaire (La Barque, 2017), Films en prose (La Barque, 2017), Suites chromatiques (Tinbad, 2018).

Philippe Blanchon est un poète, essayiste, critique, traducteur et éditeur français né en 1967. Auteur notamment de La nuit jetée (Comp’Act, 2005), James Joyce, une lecture amoureuse (Golias, 2012), Motets (La Nerthe, 2015).

  • Vu : 484

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

Lire tous les articles de Cyrille Godefroy

 

Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).