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Cherchez la femme, Alice Ferney

Ecrit par Olivier Bleuez 25.03.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Actes Sud

Cherchez la femme, mars 2013, 560 pages, 23,50 €

Ecrivain(s): Alice Ferney Edition: Actes Sud

Cherchez la femme, Alice Ferney

 

Il est possible d’être captivé par ce livre, de s’y enfoncer comme dans une espèce d’expérience. Cette dimension d’expérience est prégnante car la narratrice observe un mélange de caractères humains, presque comme une scientifique qui pourrait prédire les comportements en fonction de données initiales… On observe comment chacun, avec son caractère déterminé par l’influence de ses parents, ne peut pas échapper à certaines conduites et ne peut aider l’autre qu’à la mesure de ses propres défaillances. Alice Ferney décrit à quel point les défaillances des parents peuvent créer des traits de caractère chez leurs enfants, traits quasi- définitifs et figés.

Plus précisément, c’est la description en détails d’un couple que nous livre l’auteur : celui de Serge et Marianne. De la rencontre à la vie ensemble, de l’idylle aux reproches irréversibles. Le livre commence par la description de la formation du couple des parents de Serge, Vladimir et Nina. La jeune Nina, happée par un mariage qui l’enfermera dans le rôle de la mère au foyer. Rôle qu’elle n’est pas capable d’assurer sans faire de dégâts sur Serge, son fils aîné, justement parce qu’elle n’a pas vécu de transition entre la jeunesse et l’âge adulte :

« Cette chaîne d’irrésolutions, de craintes et de doutes fut le poison insinué jour après jour au cœur de Serge Korol. Il n’était pas né d’une femme construite et forte, mais d’une jeune fille en chantier ».

Le caractère de Serge est totalement déterminé par les tendances de ses parents :

« Avec cet amour dégoulinant de niaise adulation, Vladimir et Nina Korol avaient donné à leur fils une psychologie de bébé : tout au long de sa vie Serge ne verrait dans l’immensité du monde que la satisfaction de ses besoins. Il ne s’en remettrait jamais ».

L’enfance de Marianne et le rapport difficile avec sa mère – un des personnages les plus antipathiques du livre – sont évoqués plus rapidement. On retrouve un des enjeux du livre : Serge et Marianne ont été prédéterminés par leurs parents, des tendances comportementales ont été irréversiblement inscrites en eux.

Les personnages d’Alice Ferney nous mettent dans un malaise étrange : ils sont présentés avec des invariants tels que leurs trajectoires sont presque déterminées, devinables. Quand Marianne livre à Serge ses difficultés avec sa mère (Brune), un futur triste se fige :

« Elle fit l’erreur de se confier à lui. En se déchargeant du récit de ses conflits avec Brune, elle livrait à Serge une clef de sa personnalité. Serge ne le sut pas consciemment mais l’utilisa inconsciemment : on pouvait tout faire à cette fille, elle revenait. Elle était comme un chien qu’on bat et qui cherche la caresse ».

Quelques décennies plus tard, Serge n’a presque pas évolué, ses traits de personnalité sont encore les mêmes :

« Si nourri par l’image qu’il élaborait, Serge n’était pas incarné et présent. Il était dans l’impression. La représentation lui suffisait. S’il était avec ses enfants, il se disait peut-être : table, enfants, dîner, et il était content. Se demandait-il jamais ce qui s’était vraiment échangé ? ».

Le style et la construction sont parfaitement maîtrisés. L’auteur aime à jouer avec ce que Clément Rosset appelle « la structure oraculaire du réel » : Le futur est plus ou moins annoncé mais quand on arrive au passage concerné, on est surpris tout de même par la manière dont il se déroule. Il en ressort un effroi : les choses sont-elles paradoxalement à ce point jouées et surprenantes malgré nous ?

On peut regretter l’absence d’originalité dans le style (un académisme fait d’une bonne langue sophistiquée sans tarabiscotage). On peut aussi ne pas la regretter car elle est parfaitement adaptée au sujet.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce livre, beaucoup de points à aborder. Malgré une propension à vouloir tout expliquer et à donner trop de clés de lecture dès qu’un fait a lieu ou dès qu’un personnage éprouve un sentiment fort, Cherchez la femme est très prenant et, jusqu’au bout, on est tenu dans une espèce de suspense à propos de Serge : finira-t-il par changer ou restera-t-il définitivement le même… ?

 

Olivier Bleuez

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A propos de l'écrivain

Alice Ferney

 

Remarquée à la sortie de Grâce et dénuement qui obtient le prix Culture et Bibliothèque pour tous en 1997, Alice Ferney s’est imposée sur la scène littéraire française dans les années 2000. Diplômée d’une école de commerce et docteur en économie, cette mère de famille partage son temps entre l’écriture et l’enseignement à l’université d’Orléans. Ses ouvrages, de facture souvent classique, interrogent la féminité, l’amour et les relations entre hommes et femmes, comme dans La Conversation amoureuse ou Les Autres.

 

A propos du rédacteur

Olivier Bleuez

 

Professeur certifié en mathématiques dans un collège. Passionné de littérature. Il publie des textes sur son blog : http://olivier-bleuez.over-blog.com/