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Charlus, Philippe Berthier

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 29.05.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Editions de Fallois

Charlus, juin 2017, 168 pages, 19 €

Ecrivain(s): Philippe Berthier Edition: Editions de Fallois

Charlus, Philippe Berthier

 

 

Les essais autour de la Recherche n’en finiront jamais de fleurir, tant sa richesse semble une source inépuisable de réflexions et de points de rencontre, mais aussi tant s’avèrent justes les miroirs qu’elle nous tend, inflexible et tendre, cruelle et bienveillante.

Le professeur Philippe Berthier s’empare dans un court et virevoltant essai de l’un des personnages emblématiques de l’univers proustien, le baron de Charlus. Si le fond n’apporte pas de révélation inédite sur ce cher Palamède, laissant de côté certaines recherches, en privilégiant d’autres, l’agencement du livre apporte une lecture où l’érudition rivalise avec un style somme toute fort proustien, mais surtout un regard singulier où l’auteur se dit tout autant qu’il dit le personnage sur lequel il se penche.

L’auteur adopte à plusieurs reprises le ton tranchant de la Correspondance qui, sous couvert d’humour, laisse à terre l’objet de son propos : ainsi des interprètes au cinéma de l’héraldique baron, « la Charlus » comparée à la Berma, l’adresse à Madame de Charlus, le pauvre Claudel « invité en pareille compagnie ». Ces notations ne sont pas le point fort de cet essai. En revanche, sans tomber dans la recherche de clés, Montesquiou est convoqué à de nombreuses reprises, en tant que modèle indéniable du personnage mais aussi en tant que témoin et critique de la création de Proust.

Cet essai dresse un portrait complet et globalement convaincant du personnage, amplement fondé sur de nombreuses citations de l’œuvre. Il fera le bonheur de proustiens et amènera des lecteurs vers la Recherche. C’est un plaisir en soi que de savourer, rassemblées ainsi, toutes ces précisions concernant le baron et de replonger, en lecteurs paresseux, dans une série de passages savoureux où toutes les facettes de Charlus se heurtent et se dévoilent. Qu’il s’agisse de sa voix, de son corps, de ses tirades, Charlus reste « “une Égypte”, et Marcel son Champollion ».

« Les montagnes russes de Charlus qui passe en un clin d’œil de la fureur aux larmes, fulmine tel Jupiter et, l’instant d’après, s’abandonne à la douce tristesse de Booz, avant de minauder avec l’acidité de Célimène, cache une aménité naïve sous de déplaisantes bizarreries, des arrogances médusantes, une brutalité postiche, comme s’il était impossible de le fixer, a fortiori de le connaître. On le contemple avec une sorte de terreur sacrée, comme un monstre, une chimère réunissant en elle des éléments réputés incompatibles […] ».

L’auteur présente le baron au sein de son illustre famille, dans les bas-fonds, au cœur des salons comme en villégiature, dans ses moments de gloire fugace et ses ratés fantastiques, en tant qu’esthète, amateur de plaisirs vulgaires, mari, oncle, père potentiel, amant et amoureux, homme à femmes et inverti. Il développe avec réussite la théâtralité du personnage, « ses aspérités, ses aberrations, ses foucades, ses contradictions ».

« Je crois que vous ne vous y connaissez pas mieux en fleurs qu’en styles ; ne protestez pas pour les styles, cria-t-il d’un ton de rage suraigu, vous ne savez même pas sur quoi vous vous asseyez ; vous offrez à votre derrière une chauffeuse Directoire pour une bergère Louis XIV. Un de ces jours vous prendrez les genoux de Mme de Villeparisis pour le lavabo, et on ne sait pas ce que vous y ferez. Pareillement, vous n’avez même pas reconnu dans la reliure du livre de Bergotte le linteau de myosotis de l’église de Balbec. Y avait-il manière plus limpide de vous dire : “Ne m’oubliez pas” ? ».

Ainsi se dévoile tout ce que le baron tente de taire, tout en le révélant à l’œil averti de Marcel enfin dessalé. Sa profonde humanité. Sa vérité nue, observée sans aucune censure, par ce narrateur capable « d’accéder à la majuscule », par un écrivain capable de voir l’humain, d’en sourire parfois, mais décidé à ne jamais le juger. « Je m’efforce de tout comprendre et je me garde de rien condamner », dit-il sous le masque du baron.

Le chapitre « Le démon de la pédagogie » exposant la réécriture proustienne d’Illusions perdues est particulièrement efficace comme la mise en contexte de l’écriture de l’homosexualité à l’époque de Proust. On demeure plus réservée quant à la charge caricaturale ayant limité la portée scandaleuse de l’œuvre. Car certes, le narrateur établit-il les ridicules de son personnage mais, ce faisant, sans jamais le rejeter comme un emploi de cirque. C’est également ce que son écriture botaniste nous démontre : cet être aussi empli de ridicules et d’incohérences est bel et bien une création de la nature, qui, seule, est capable de donner naissance à de si étranges conjonctions. L’écrivain se met alors au service de la nature dont il ne fait que traduire les phénomènes. Et là, le comique n’est plus en effet qu’un épiphénomène. La deuxième partie des « Risibles amours » amène des hypothèses curieuses et confuses, reprenant les questionnements d’autres critiques sans les trancher. La conclusion est puissante et invite à s’interroger sur « L’Autre ».

Cet ouvrage montre à quel point le lecteur, le chercheur, demeurent fascinés devant cette créature de papier, et n’en finissent pas de lire et de relire, de dire et de redire, cette sidération, devant les grands moments de sa vie fictive : le bourdon et l’orchidée, la maison d’illusions de Jupien, les tragédies vécues par l’éconduit amoureux auprès de Marcel ou de Charlie, l’apparition d’un roi Lear abîmé et fardé… Leur vérité s’éloigne à mesure que nous cherchons à en approcher. Nul doute que bien d’autres ressentiront le besoin d’apporter un nouvel éclairage et que, malgré la qualité et la puissance de leur mise à l’ouvrage, ils laisseront l’œuvre sourire de ces vaines tentatives.

 

Myriam Bendhif-Syllas

 


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A propos de l'écrivain

Philippe Berthier

 

Philippe Berthier, homme de lettres, professeur émérite de littérature française à la Sorbonne Nouvelle, on lui doit notamment : François Augiéras l’apprenti sorcier, Seyssel, Champ Vallon ; Stendhal. Vivre, écrire, aimer, de Fallois ; Avec Stendhal, de Fallois.

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.