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Charbon animal, Ana Paula Maia

Ecrit par Benjamin Dias Pereira 13.10.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Langue portugaise, Roman

Charbon animal, Éditions Anacaona, traduit du portugais (Brésil) par Paula Anacaona, octobre 2013, 137 p. 15 €

Ecrivain(s): Ana Paula Maia

Charbon animal, Ana Paula Maia

 

Du rouge du feu au noir du charbon, le roman d’Ana Paula Maia nous entraîne dans le quotidien de deux frères qui vivent dans une petite ville minière du Brésil. Loin de la jungle urbaine, thème de prédilection de ses contemporains, l’auteure décrit le chaos existentiel que l’on retrouve partout et les drames humains qui jalonnent alors la vie. Ernesto Wesley, pompier par nature et par vocation, affronte les flammes et vient en aide aux blessés ; tandis que Ronavron Wesley, crémateur par dépit, brûle les morts et broie les restes. Ainsi, tous deux, à leur manière, tentent de contrôler cet élément qui ravage tout sur son passage et devient en quelque sorte le rival de l’homme.

« Le feu se multiplie toujours en feu. L’oxygène le maintient vivant – comme l’homme. Sans oxygène, le feu s’éteint, comme l’homme. Le feu a besoin de s’alimenter pour rester en vie – comme l’homme. L’homme meurt par manque d’air. La flamme aussi ».

La comparaison s’établit donc entre ces deux adversaires, qui peuvent difficilement coexister ni même se passer réellement l’un de l’autre, et sont au final si similaires par leur côté destructeur et quasi incontrôlable.

« Vorace, le feu dévore tout sur son passage. Les flammes restent en vie tant qu’elles consument un bout de bois, un matelas, des rideaux. L’être humain est aussi un produit inflammable qui fait crépiter le feu longtemps. Ils survivent tous les deux de la même chose, et quand ils se rencontrent, l’un veut détruire l’autre, l’un veut consumer l’autre ».

Chaudes sont les flammes qui consument l’homme, froides sont les cendres qui restent, ce « charbon animal ». C’est dans ces deux atmosphères que nous conduit indifféremment l’écrivaine. L’exploit est fort et les paroles n’en paraissent que plus glacées, cependant elles trouvent un écho en nous tant leur sensibilité – quoique discrète – est grande. Le roman a les airs d’un documentaire, notamment par la distance qui est prise mais aussi paradoxalement par cette proximité qui se crée. Un côté voyeuriste naît ainsi, même si, par la fiction, il perd une partie de son aspect malsain. Mal à l’aise, le lecteur l’est pourtant, les mots sont simples, le langage est cru et presque scientifique, les existences sont difficiles. L’horreur de la vie est aussi palpable que celle de la mort, et après tout c’est en parlant du repos éternel qu’on décrit le mieux la vie, la survie parfois.

Au destin de ces deux frères s’adjoint celui d’un mineur, Edgar Wilson, qui travaille dans les profondeurs du matin au soir et a fini par oublier la couleur du ciel et le contact du soleil sur sa peau. La mort n’est donc pas que physique, elle peut être en quelque sorte psychologique…

« À distance, on perçoit le paysage lunaire, l’aspect désolé, les montagnes noires de charbon enveloppées par la fumée qui, des heures, plus tard, est encore suspendue dans l’air et étouffe toute trace d’espoir ».

Pourtant l’homme s’évertue, travaille et continue malgré les obstacles et les échecs. Mourir semble alors plus facile que vivre, néanmoins ces trois héros persistent, s’accrochent à la vie et tentent de prendre leur destin en main. La vie poursuit toujours son cours, quelles qu’en soient ses difficultés. Les vivants l’affrontent avec force et dignité.

« Les vivants d’Abalurdes savent tirer profit de leurs morts ».

Vie, mort, blanc, noir, les éditions Anacaona subliment ce livre par une couverture pleine de contrastes où la couleur du charbon ne fait que ressortir. Quelques pages noires disséminées viennent obscurcir l’ouvrage, renforçant parfois la sensation d’oppression, notamment lorsqu’elles contiennent une citation ou une illustration, de la froideur d’une flamme en noir et blanc à celle du charbon qui alimente le feu, de la puissance d’un verset de la Genèse à la force d’une simple phrase du chapitre.

Charbon animal est tel un instantané qui nous rappelle également que tout n’est que poussière et qu’à celle-ci nous retournerons. « À la fin tout ce qu’il reste, ce sont les dents », le roman, lui, nous laisserait presque les nerfs à vif !

 

Benjamin Dias Pereira

 


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A propos de l'écrivain

Ana Paula Maia

 

Ana Paula Maia est une jeune étoile montante de la littérature brésilienne. Influencée par Dostoïevski ou encore Zola, elle dresse dans ses romans les portraits d’antihéros. Charbon animal est son premier roman traduit en français et on dit d’elle qu’elle « écrit comme un vétéran, mais avec la force d’une débutante ».

 

A propos du rédacteur

Benjamin Dias Pereira

 

Rédacteur

Benjamin Dias Pereira a étudié l’Histoire avant d’en revenir à la littérature. Amoureux du monde et des cultures étrangères, les livres sont pour lui une invitation au voyage et à la découverte, aussi bien dans l’espace que dans le temps, de manière physique ou intérieure.