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Chaque heure est possiblement native : le travail d’écriture de Colette Prévost (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 02.11.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Chaque heure est possiblement native : le travail d’écriture de Colette Prévost (par Matthieu Gosztola)

 

 

Qui, plus que Lisa Bresner (pour celles et ceux qui la connurent), fut poète ? François Cheng lui rend – tendrement – hommage dans Enfin le royaume (Gallimard, collection Blanche, 2018), esquissant un parallèle avec la destinée de la photographe Francesca Woodman : « La terrible vie terrestre n’est point pour toi. / Ton amour trop vaste pour qu’on pût t’aimer ; / Ton rêve trop haut pour qu’on te suivît. Par la fenêtre, / En un seul cri, tu rejoignis l’ange, ton propre être ». Et Cheng ajoute, en un autre quatrain dédié cette fois « à [tous] ceux qui habitent la poésie » : « Tu ouvres les volets, toute la nuit vient à toi, / Ses laves, ses geysers, et se mêlant à eux, / Le tout de toi-même, tes chagrins, tes émois, / Que fait résonner une très ancienne berceuse ».

Mais être poète, ce n’est pas seulement ainsi ouvrir.

C’est également – et surtout –, en ayant recours, intensément, – avec son regard comme des mains, avec sa vie –, à la couleur, « laiss[er] entrer » la beauté (dont parle sans en parler, à chaque plan, Hou Hsiao-Hsiendans The Assassin). La beauté ? Non la dame séculaire, insultée, qu’évoque Rimbaud, mais un frisson d’eau, rigole que fait la pluie, sur un corps – sans limites précises – de mousse posée surl’entour des grands arbres. Frisson dans le profond, qui, en nous faisant sentir un peu mieux « la subtilité des étoffes », « le raffinement des ors », « la délicatesse des glacis, en particulier sur les ailes », « la grâce des mains » de l’existence, nous rappelle qu’en définitive vivre est – pour se vouloir nu – une grâce.

On lit dans Livre d’heures de Colette Prévost (Fondencre, collection Récits et fictions, 2017) :« J’ai tenu deux jours volets fermés… on est venu sonner à ma porte, insister par inquiétude. Les sonneries ont déchiré l’air et les murs comme une toile de coton sèche à la trame serrée… un fouet sur ma peau. Brûlure. Frissons. Quelque chose se brisait. J’ai ouvert. J’ai failli. J’ai laissé entrer. Et l’espace s’est réduit, le temps et les odeurs du dehors se sont faufilés par la porte entrouverte. C’était trop tard : le dehors était là avec ses bruits, sa masse et sa spirale. La distance que j’avais mise entre dehors et dedans m’a claqué entre les doigts, comme un élastique. […] Tôt ce matin, j’ai pris ma bicyclette pour me réconforter sous le vieux cèdre du jardin public et m’enivrer de vert. Comment ai-je pu me priver de la brise humide et caressante, des premiers rayons du soleil sur ma peau ? […] Apaisée, j’ai pu revenir dans la maison. Alors j’ai supporté que les ombres sur les murs soient le fait du soleil. J’ai allongé mon dos endolori sur le divan, respiré à grandes goulées les odeurs de la maison et fait entrer en moi la lumière par ses fenêtres ouvertes. Je me suis endormie contre le ventre […] rond […] de l’aînée des chattes couchée sur moi. Celle-là même qui avait mis bas contre moi l’année dernière et qui, à chaque expulsion, attendait ma caresse pendant qu’elle coupait avec ses dents le cordon ombilical. Elle avait mâché et avalé consciencieusement le placenta puis léché son chaton qu’elle avait ensuite repoussé contre mon flanc, au chaud, pour faire le suivant ».

Ce retour apaisé dans la maison fait que celle-ci peut devenir moulin : peut devenir. « […] Ici, le moulin, tour rectangulaire de trois étages, silencieux, semble hors du temps. Seule la lumière, qui entrait par les deux fenêtres à l’est, s’avance maintenant à l’oblique des quatre embrasures sud, ira s’éteindre dans la fenêtre ouest ». C’est la lumière telle que Jacques Réda la décrit dans Retour au calme (Gallimard, collection Blanche, 1989), la trouvant humaine (l’allégorie ici n’est pas une figure de style) : « Au bout du chemin creux en berceau qui l’entoure / D’une auréole d’ombre où l’or s’est diffusé, / Elle reste assise sous un grillage d’herbes hautes, / Les mains sur les genoux que sa robe jaune découvre / Et les bras nus jusqu’à l’épaule, avec le coup ployé, / De sorte que l’on voit à peine son visage / Sous la paille brillante et souple de son chapeau. / Mais on sait qu’elle aussi nous voit. Elle s’engage / À présent dans ce tunnel sombre où, pour toucher sa peau / Profonde, nous allons, et pour effleurer ses cheveux / Tout à coup dénoués qui s’enflamment. Levant les yeux, / Elle nous fond complètement dans sa douceur aveugle ». « En cette heure », ajoute Colette Prévost, « un glacis solaire oxyde les feuilles transparentes du tilleul, présage d’une journée magnifique toute païenne ». Une journée native, en somme.

Et il faut comprendre que toute journée est, pour Colette Prévost, possiblement mère des sensations décrites par Proust en un important passage qu’il nous faut citer longuement, sans l’amoindrir en faisant porter sur lui l’ombre du commentaire, en un passage qu’il nous faut relire* avant de lire ou relire les trois ouvrages suivants : Rouge sang-dragon, Éditions des Vanneaux, collection L’Ombellie, 2017 ; Livre d’heures (op. cit.) ; Kaléidoscope, Les Dossiers d’Aquitaine, collection Destins du monde, 1999.

Proust, donc : « Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières œuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser. Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m’assaillaient tout à l’heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires, et même de la réalité de la littérature, se trouvaient levés comme par enchantement. Cette fois je me promettais bien de ne pas me résigner à ignorer pourquoi, sans que j’eusse fait aucun raisonnement nouveau, trouvé aucun argument décisif, les difficultés, insolubles tout à l’heure, avaient perdu toute importance, comme je l’avais fait le jour où j’avais goûté d’une madeleine trempée dans une infusion. La félicité que je venais d’éprouver était bien, en effet, la même que celle que j’avais éprouvée en mangeant la madeleine et dont j’avais alors ajourné de rechercher les causes profondes. La différence, purement matérielle, était dans les images évoquées. Un azur profond enivrait mes yeux, des impressions de fraîcheur, d’éblouissante lumière tournoyaient près de moi et, dans mon désir de les saisir, sans oser plus bouger que quand je goûtais la saveur de la madeleine en tâchant de faire parvenir jusqu’à moi ce qu’elle me rappelait, je restais, quitte à faire rire la foule innombrable des wattmen, à tituber comme j’avais fait tout à l’heure, un pied sur le pavé plus élevé, l’autre pied sur le pavé le plus bas. Chaque fois que je refaisais, rien que matériellement, ce même pas, il me restait inutile ; mais si je réussissais, oubliant la matinée Guermantes, à retrouver ce que j’avais senti en posant ainsi mes pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait comme si elle m’avait dit : “Saisis-moi au passage si tu en as la force et tâche à résoudre l’énigme du bonheur que je te propose”. Et presque tout de suite, je le reconnus, c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait rendu avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même le goût de la petite madeleine m’avait rappelé Combray. Mais pourquoi les images de Combray et de Venise m’avaient-elles, à l’un et à l’autre moment, donné une joie pareille à une certitude et suffisante sans autres preuves à me rendre la mort indifférente ? Tout en me le demandant et en étant résolu aujourd’hui à trouver la réponse, j’entrai dans l’hôtel de Guermantes, parce que nous faisons toujours passer avant la besogne intérieure que nous avons à faire le rôle apparent que nous jouons et qui, ce jour-là, était celui d’un invité. Mais arrivé au premier étage, un maître d’hôtel me demanda d’entrer un instant dans un petit salon-bibliothèque attenant au buffet, jusqu’à ce que le morceau qu’on jouait fût achevé, la princesse ayant défendu qu’on ouvrît les portes pendant son exécution. Or, à ce moment même, un second avertissement vint renforcer celui que m’avaient donné les pavés inégaux et m’exhorter à persévérer dans ma tâche. Un domestique, en effet, venait, dans ses efforts infructueux pour ne pas faire de bruit, de cogner une cuiller contre une assiette. Le même genre de félicité que m’avaient donné les dalles inégales m’envahit ; les sensations étaient de grande chaleur encore, mais toutes différentes, mêlées d’une odeur de fumée apaisée par la fraîche odeur d’un cadre forestier ; et je reconnus que ce qui me paraissait si agréable était la même rangée d’arbres que j’avais trouvée ennuyeuse à observer et à décrire, et devant laquelle, débouchant la canette de bière que j’avais dans le wagon, je venais de croire un instant, dans une sorte d’étourdissement, que je me trouvais, tant le bruit identique de la cuiller contre l’assiette m’avait donné, avant que j’eusse eu le temps de me ressaisir, l’illusion du bruit du marteau d’un employé qui avait arrangé quelque chose à une roue de train pendant que nous étions arrêtés devant ce petit bois. Alors on eût dit que les signes qui devaient, ce jour-là, me tirer de mon découragement et me rendre la foi dans les lettres avaient à cœur de se multiplier, car un maître d’hôtel depuis longtemps au service du prince de Guermantes m’ayant reconnu, et m’ayant apporté dans la bibliothèque où j’étais, pour m’éviter d’aller au buffet, un choix de petits fours, un verre d’orangeade, je m’essuyai la bouche avec la serviette qu’il m’avait donnée ; mais aussitôt, comme le personnage des Mille et une Nuits qui, sans le savoir, accomplit précisément le rite qui fait apparaître, visible pour lui seul, un docile génie prêt à le transporter au loin, une nouvelle vision d’azur passa devant mes yeux ; mais il était pur et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres ; l’impression fut si forte que le moment que je vivais me sembla être le moment actuel, plus hébété que le jour où je me demandais si j’allais vraiment être accueilli par la princesse de Guermantes ou si tout n’allait pas s’effondrer, je croyais que le domestique venait d’ouvrir la fenêtre sur la plage et que tout m’invitait à descendre me promener le long de la digue à marée haute ; la serviette que j’avais prise pour m’essuyer la bouche avait précisément le genre de raideur et d’empesé de celle avec laquelle j’avais eu tant de peine à me sécher devant la fenêtre, le premier jour de mon arrivée à Balbec, et maintenant, devant cette bibliothèque de l’hôtel de Guermantes, elle déployait, réparti dans ses plis et dans ses cassures, le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon. Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration vers elles, dont quelque sentiment de fatigue ou de tristesse m’avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui maintenant, débarrassé de ce qu’il y a d’imparfait dans la perception extérieure, pur et désincarné, me gonflait d’allégresse. Le morceau qu’on jouait pouvait finir d’un moment à l’autre et je pouvais être obligé d’entrer au salon. Aussi je m’efforçais de tâcher de voir clair le plus vite possible dans la nature des plaisirs identiques que je venais, par trois fois en quelques minutes, de ressentir, et ensuite de dégager l’enseignement que je devais en tirer. […] ».

 

Matthieu Gosztola

 

* …pour que tombe en nous, goutte à goutte, le miel de nos découvertes infimes et gigantesques, étant des découvertes intimes…

 

Colette Prévost, Rouge sang-dragon, Éditions des Vanneaux, collection L’Ombellie, 2017 ; Livre d’heures, Fondencre, collection Récits et fictions, 2017 ; Kaléidoscope, Les Dossiers d’Aquitaine, collection Destins du monde, 1999.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com