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Cet autre amour, Dominique Dyens

Ecrit par Cyrille Godefroy 24.10.17 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, Robert Laffont

Cet autre amour, août 2017, 234 pages, 18 €

Ecrivain(s): Dominique Dyens Edition: Robert Laffont

Cet autre amour, Dominique Dyens

 

Le trouble irréversible

Dans Cet autre amour, Dominique Dyens, l’auteure de La femme éclaboussée (2000), Délit de fuite (2010) et Lundi noir (2013), accouche d’une autofiction psychanalytique qui n’est pas sans rappeler la chronique intimiste tenue par Ferdinando Camon dans La Femme aux liens, ou, à certains égards, le compte rendu psychologique des expériences limites d’Anaïs Nin avec ses analystes, passage à l’acte en moins.

Épouse et mère accomplie, écrivaine reconnue, la narratrice a réussi sa vie, tant dans le domaine privé que professionnel. Toutefois, suite au désarroi et à l’angoisse provoqués par l’accident survenu à son mari, elle entame, à reculons, une psychanalyse. Commence alors un voyage dans le labyrinthe de la psyché qui trouble la surface du présent et perturbe le bonheur apparent. Fouiller dans les tréfonds de l’âme n’est pas sans incidence. Entre la résurgence des souvenirs d’enfance, la reviviscence des émotions rentrées, l’analyse des rêves, la narratrice brasse la mixture entière de son passé, creuse des galeries susceptibles de fragiliser son architecture identitaire et narcissique. Cerise sur le divan, cette plongée dans l’inconscient tend à tarir son inspiration créatrice.

Malgré les turbulences que ce périple intérieur induit, elle se prend au jeu du je qui s’épanche. En verbalisant ses affects, en se confiant à un inconnu qui l’écoute avec une « neutralité bienveillante », elle se libère d’une pesanteur qui la hantait vaguement. Mais elle tombe dans un autre tourment, ô combien déroutant. Celui du transfert, mécanisme freudien dont elle ignorait jusqu’alors les ressorts. Elle s’éprend de son psychanalyste, patient et compatissant comme un père, obscur objet de son désir et de ses fantasmes, langoureux miroitement de l’imago. Gare à l’égarement. Pour le bon déroulement de la cure, le thérapeute ne répond guère à cet amour rigoureusement balisé par la doxa psychanalytique. Il laisse le processus transférentiel se dérouler jusqu’à son terme, garde ses distances, distille du madame à tout-va : « Madame ! C’est bien la preuve que cet homme ne m’aimera jamais ». Il sait que la réactivation des projections les plus intimes et primitives s’avère nécessaire au dénouement de l’aliénation, à la mise en place de relations apaisées, à l’épanouissement correct du socius. L’attente non comblée de la désirante doit la conduire à l’acceptation de l’incomplétude, à l’apurement de la demande infantile et éperdue d’amour. Pour que l’autre ne soit plus un enfer, pour que les ondes interactives ne parasitent pas l’autonomie individuelle, pour que l’alliance de la narratrice avec son mari ne soit plus synonyme d’enfermement insidieux, de glissement liberticide : « À force d’avoir privilégié le nous au détriment du je, lui et moi réalisons que nous sommes passés à côté de quelque chose d’essentiel. Nous-mêmes. En me réappropriant ce delta de liberté, je me consolide ».

La connivence s’instaurant entre l’analysante et l’analyste attise la jalousie du mari et génère, par un phénomène de bascule de l’investissement, un assèchement et un dérèglement des échanges avec l’entourage proche. Ce passage obligé, potentiellement dévastateur pour la cohésion conjugale et familiale, est un préalable indispensable au règlement de certaines composantes non résolues de la problématique œdipienne.

Par le truchement de son double de papier, Dominique Dyens met en scène de façon empirique la décharge irrationnelle de sentiments caractérisant l’énamoration, se penche sur l’alchimie mystérieuse de la cristallisation chère à Stendhal : « Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections… L’amour est comme la fièvre, il naît et s’éteint sans que la volonté y ait la moindre part » (Stendhal, De l’amour, 1822).

Dominique Dyens tisse une confession intime dont le réalisme l’emporte sur le romanesque au regard des germes qu’une expérience aussi intense renferme. Tout en finesse psychologique, elle façonne une incarnation vivante et sensible du concept de transfert qui, dans des formes et des proportions diverses, est à la base de toute relation humaine. Elle retranscrit les affres de la tension intérieure et la souffrance qu’éprouve tout un chacun en proie à un amour unilatéral : « J’ai peur que ma vie dorénavant ne soit faite que d’attente et de manque. Ce transfert prend des allures de cauchemar ».

Généralement, les gens ont besoin d’aimer plusieurs fois pour se libérer des forces intériorisées ou refoulées lors de l’amour inaugural et pour consumer la nostalgie de la fusion archaïque avec la mère. À ce titre, les premiers émois amoureux adulescents marquent de leur empreinte indélébile l’existence d’un être car s’y déversent les sentiments les plus vivaces, s’y joue une affectivité des plus passionnées. D’aucuns ne sont jamais sevrés, refluent mordicus vers la source, se collent au sein ad vitam æternamtels ces Don Juan à l’égo blessé en quête d’un graal inaccessible errant comme des ombres au royaume de l’imaginaire.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Dominique Dyens

 

Dominique Dyens est une romancière, nouvelliste, 

"La Femme éclaboussée" (Denoël, 2000), une suspense psychologique, est son premier roman. 

Son deuxième livre, "Maud à jamais" (Denoël, 2002) est suivi par "C’est une maison bleue" (Denoël, 2003) puis "Éloge de la cellulite et autres disgrâces" (2006), "Délit de fuite" (2009), "Intuitions" (2011) et "Lundi noir" (2013), le tout chez Héloïse d’Ormesson.  

Elle écrit également pour le cinéma et la jeunesse, et collabore à diverses revues littéraires.

Mère de trois enfants, elle vit à Paris.

site de l'auteure :
http://dominiquedyens.com/

 


A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).