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Certaines n'avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka

Ecrit par Victoire NGuyen 26.10.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Phébus

Certaines n’avaient jamais vu la mer, trad. USA Carine Chichereau, 142 p. 15 €

Ecrivain(s): Julie Otsuka Edition: Phébus

Certaines n'avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka

Julie Otsuka a déjà été remarquée par son premier roman Quand l’empereur était un dieu, publié chez le même éditeur qu’aujourd’hui. En effet, elle a impressionné son public par la précision de l’écriture et par la recherche historique qu’elle a dû effectuer pour restituer une période de l’Histoire américaine méconnue. Il s’agit de la déportation des Japonais- Américains dans les camps car ils étaient soupçonnés de pactiser avec l’ennemi. Avec ce roman-ci, Julie Otsuka persiste et signe. Elle met en lumière cette fois la destinée des femmes japonaises mariées à des époux résidant aux Etats Unis au début du siècle. Ces femmes traversent l’océan pour les rejoindre :

« Sur le bateau nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était ».

Le roman ne se concentre pas sur une seule figure féminine censée porter sur ses épaules le symbole de la Femme bafouée. Julie Otsuka opte pour une autre stratégie narrative. Les noms propres se diluent dans un « nous » collectif qui rassemble toutes les voix perdues en une seule énumérant comme on égrène des chapelets de soutras la lente descente en enfer, les désillusions, des rêves brisés et un destin résigné de femmes muettes, asservies, avilies par des maris rustres et des patrons méprisants.

Elle redonne par ce procédé littéraire de la dignité et de l’humanité à ces femmes qui sont considérées comme des objets sexuels et des bêtes de somme :

« A l’hôtel Ogawa. Nous leur appartenions et ils supposaient que nous ferions tout ce qu’ils nous demanderaient. S’il te plaît, tourne-toi vers le mur et mets-toi à quatre pattes. Ils nous ont prises par le coude en disant tranquillement “le moment est venu”. Ils nous ont prises avant que nous ne soyons prêtes et nous avons saigné pendant trois jours ».

Plus encore, la subtilité de l’auteur l’empêche de focaliser toute son intrigue uniquement sur ces femmes. Le récit va plus loin puisqu’il débute avec l’arrivée de ces « Mesdemoiselles japonaises » pour conclure sur leur disparition, leur sortie de la trame romanesque et de l’Histoire. En effet, elles vont aussi connaître la déportation dans les camps au moment où la guerre fait rage dans le Pacifique. Julie Otsuka renoue avec son premier roman entièrement consacré à la traversée du désert pour cette communauté japonaise aux Etats Unis. Certaines n’avaient jamais vu la mer oscille entre le récit de témoignage et le roman historique. C’est un livre qui confirme encore une fois son talent. Elle donne aux mots une grande précision chirurgicale pour restituer aux lecteurs l’indicible tout en alliant objectivité et sensibilité. Ceci explique sans doute pourquoi Julie Otsuka s’est vue décerner le prestigieux prix « PEN/Faulkner Award for fiction ».

 

Victoire Nguyen


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A propos de l'écrivain

Julie Otsuka

 

Julie Otsuka est née en 1962 en Californie. Diplômée en art, elle abandonne une carrière de peintre pour se consacrer totalement à l’écriture. En 2002, elle publie son premier roman Quand l’empereur était un dieu. Ce roman remporte immédiatement un grand succès. Ce roman-ci est déjà considéré comme un chef-d’œuvre à sa sortie aux Etats-Unis. Elle a reçu le prix PEN/Faulkner Award for fiction.

 

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.