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Céline et Céline, Michel Ruffin, par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy le 12.09.18 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Céline et Céline, Michel Ruffin, éditions Chum, juin 2018, 344 pages, 19 €

Céline et Céline, Michel Ruffin, par Cyrille Godefroy

Il est difficile de concilier la solitude si cruciale à l’écriture et la fréquentation pernicieuse d’une Aphrodite effrontée. Stanislas Dambreville, veuf, professeur et critique littéraire de 40 ans, perclus dans sa résidence estivale de Calvi, planche sur un essai consacré à Céline lorsqu’il consent à contrecœur à héberger chez lui Juliette, une jeune fille de 25 ans un peu paumée et pour le moins décomplexée. Stan ne court pas après les filles : « Cela faisait bien longtemps qu’il ne s’intéressait plus aux filles ». Seul Céline l’obnubile. Sa trajectoire, sa guigne, son œuvre, son outrance, son style. Enfermé dans sa geôle littéraire, absorbé par la vie d’un mort, enclavé dans sa routine sans surprise, Stan snobe la jeune fille, souffle sur ce grain de sable qui, il se sait, pourrait enrayer sa belle mécanique. Néanmoins, de menus rapports en repas partagés, la belle impudente s’insinue dans son quotidien, s’installe dans son esprit, et, tel un fascinant parasite, trouble sa quiétude d’anachorète. Primesautière, provocante et singulière, elle attise inéluctablement la curiosité de Stan, aiguise son appétit, ranime son instinct animal. Stan esquive, scrupuleusement, rabroue, se cabre, jusqu’à ce qu’il craque. Un mâle et Vénus sous le même toit, quel que soit le degré de résistance, la nature humaine l’emporte à l’usure. Au diable la paix, à lui l’aventure. Entrée dans l’existence du critique littéraire par effraction, Juliette en sortira comme une voleuse. Ravageant entre-temps, par un tour digne d’Arsène Lupin, son cœur, sa réputation et son destin.

Accostant sur le tard à la littérature – il publie son premier livre à l’âge de 44 ans – jonglant avec les registres, passant du roman de terroir à la fiction historique, puis du bouquin d’humour au polar, Michel Ruffin explore cette fois-ci les ressorts d’une romance improbable sur laquelle il greffe avec un à-propos désemparant ses connaissances et sa vision de l’œuvre de Céline. Ces deux sujets de prime abord antithétiques s’épousent si bien qu’ils finissent par se confondre à l’aune de la dégringolade et de l’ostracisation du héros fatigué, lequel se demande, à l’appui du postulat célinien, s’il n’a pas lui-même provoqué sa déchéance et sa répudiation : « Et pour tout avouer si je me suis mis tant de gens à dos, l’hostilité du monde entier, je ne suis pas certain que ce ne soit pas volontairement ». De nombreuses similitudes jalonnent le parcours chaotique de Céline et celui de Stan. Le sort de ce dernier bascule lorsque Juliette lui présente miraculeusement de vieux cahiers de brouillon datant des années 50 répertoriant les observations d’un voisin de Louis-Ferdinand Céline à Meudon. Du coup, le critique retouche et réoriente son essai, saute sur cette aubaine comme sur une mine. Péché mignon d’un homme qui avait soigneusement saisi le style de Céline : « Chez Céline tout est démesuré. Il noircit à dessein, il use d’une hypertrophie des images. Tout est exagéré. C’est le roi de l’hyperbole, il ignore la nuance. Cela explique sans doute ses anathèmes dévastateurs. Il a compris que c’était l’une des clés de son originalité. Ses diatribes nauséeuses antisémites procèdent du même esprit : on en rajoute, on se laisse entraîner par la logorrhée hargneuse. Peu importe les conséquences, on ne s’arrête pas en chemin. La seule porte de sortie c’est la surenchère ! Toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus de fiel… Pourvu que tout cela soit au service du style et donc de la musique… Sans outrance et sans démesure, Céline n’existe pas ! ».

Le récit de Michel Ruffin ne manque ni de caractère ni de subtilité. Porté par une prose limpide et érudite dépourvue de superficialité, il se distingue de la bimbeloterie littéraire habituelle. Intégrant une touche de poésie et un zeste d’existentiel, il se hisse au-dessus de la mélasse excrémentielle contemporaine, se démarque de la guimauve étronesque empuantissant le cosmos, purée lyophilisée, pasteurisée, standardisée, chancre infâme se répandant inexorablement dans le corps des lecteurs salariés, diffusant ses bacilles à travers les pores des consommateurs uniformisés, asphyxiant leurs tissus lente sed certe, moisissure rongeant les étals des librairies, ces tripots de mots en sursis, où à chaque rentrée s’ajoute une nouvelle couche de détritus, concrétion friable et éphémère, coulée érugineuse de calembredaines indigestes, vomissure verdâtre de turlutaines bovines, verbigération priapique, distribution de bave à volonté, sentine lexicale, poussière littéraire… Merde, alors ! Que tchi ! Ça extravague à toute berzingue dans ce bled… c’est du pipeau ou pas…

Bref, Michel Ruffin, ancien juriste et cadre supérieur né en 1943 à Vincennes, arbore le pedigree parfait, trimballe l’attirail intégral du philodoxe propret, du barbant scribouillard, du tartineur filandreux, du creux écrivassier. Il a tout du coquet barbot paradant au détour d’un stand, baladant sa bobine dans les allées lumineuses saturées d’effluves intempestives au salon du livre de Trifouilly-les-Oies, se prêtant à tous les sacrifices et compromissions pour promouvoir sa putrissure, se pliant à toutes les enfilades et embrochades pour attirer sur lui une douzaine de paire d’yeux égarés dans cette décharge légale à zèle ouvert. Bernique ! Encore cocufié par les apparences, l’aigri chroniqueur. Car la plume acidulée de Ruffin, son regard acéré sur les mœurs humaines, son ironie discrète et néanmoins térébrante, ses appréciations corrosives voire misanthropes éraflant notre modernité contrastent méchamment avec son allure bourgeoise et conformiste, sa trogne de grand-père convenable fossilisé dans le rang depuis les splendides années Mitterrand. Il saupoudre savamment son texte d’observations pénétrantes où se mêlent le désarroi et la résignation : « À quoi rime cette vie où l’on fait croire au bonheur pour mieux vous l’arracher ? Ce monde n’a pu être imaginé que par un pervers complet, un sadique ». Lâche des flèches envenimées de lucidité : « L’argent fabrique des jaloux, pas du bonheur ». Fait de Calvi, des réflexes vernaculaires de ses habitants, de son microcosme estival vibrionnant une description piquante : « C’est aussi ça le village perché : on épie, on surveille ; juste de quoi nourrir son silence ». Considère avec un recul intransigeant et vitriolé le milieu faisandé de la littérature. Enfin, sonde à tâtons les sources de l’art et les modalités du génie créatif : « L’homme sans contradiction et sans excès peut être un bon père de famille, il ne sera jamais Céline, Verlaine ou Modigliani ». Bref, cet écrivain a du coffre, tout simplement.

Au fait, pourquoi ce titre doublon « Céline et Céline » ? Juliette aurait-elle menti sur toute la ligne ? Cette divine diablesse, aurait-elle, du début au dénouement, dupé son Roméo ? Hé là, tout doux, les badauds ! Un peu de sérieux, les badins ! Qui joue avec un homme de lettres a rarement le dernier mot.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).