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Ce que dit un naufrage, Éric Dubois

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 18.08.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Encres vives

Ce que dit un naufrage, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches

Ecrivain(s): Eric Dubois Edition: Encres vives

Ce que dit un naufrage, Éric Dubois

 

 

Le titre, en évoquant la réalité d’un naufrage, laisse entrevoir un recueillement peut-être d’épaves ; une écriture du désastre. Épaves terrestres, épaves du ciel / reste à voir /on envisage / pour ce : ouvrir les pages…

L’illustration de la 1ère de couverture d’André Falsen emporte dans le même élan que les mots encore mystérieux du titre, dans le mouvement d’un voyage aux tracés d’une aile morcelée ? du grand large en accostages de lignes brisées ou fracassées, de falaise et/ou de craie ? au bord du noir & du vide… On envisage encore / sur ce : ouvrir le naufrage…

Quel(s) accident(s) de navigation guide / a désorienté ici le poète ? A brisé / brise la digue dans ses jets d’encre & ses vagues démontées ?

L’écriture d’Éric Dubois parle au présent et dans la geste d’un quotidien étayé par les mots, même si le passé n’est pas détourné – à preuve ces mots en épigraphe : « à la mémoire d’Edith / au souvenir de Loun et Lestor ». L’écriture redonne à vivre et revoir, à revivre des êtres disparus. Comme les mots –les fragiles – édifient pour mieux nous diriger le monde, en ajoutant au menu de sa propre composition les liens vitaux nécessaires à sa poésie : sa poéVIE. Et l’émotion dans tout cela, entre passé & présent, cimente les consciences et les rassemble, dans leurs dissemblances ou ressemblances par les liens rencontrés des mots.

 

« Il ne manque que les mots

Les fragiles

Pour se diriger dans le monde »

/

« Quand disparaissent les silhouettes

du passé

La rencontre de l’émotion

Couvrir d’amour la présence offerte »

 

On comprendra que la poésie d’Éric Dubois est une rencontre, au sens dense et émotionnel du mot, une présence offerte et ouverte sur le monde. L’écriture de l’auteur de Mais qui lira le dernier poème ?continue de creuser des mots dans ses/nos pas et rythme le chemin en terre ensanglanté du quotidien par le tempo des signes – comme là par exemple des verbes :

 

« J’ai pas envie

j’ai pas

J’ai pas envie

Ici on meurt

à petit feu

 

On meurt

Je veux vivre ailleurs

Je

Toi aussi

Qu’en dis-tu ? »

La juxtaposition des verbes court ici le monde, à l’instar de nos départs sans cesse reconduits de par la vie journalière. Car Éric Dubois nous le rappelle,

On pourrait penser

que rien ne change

On aurait tort cependant

Les décennies

ont leurs habitants

Mais ce n’est jamais

à demeure

 

Le commis-boucher, la standardiste, le garçon-coiffeur, / le jour & les papillons de nuit – tous remuent ce monde animant ses visages fermés, s’affolent, tournoient autour de la loupiote du poète qui allume des images et des étincelles pour poser en instantanés dans la permanence imaginAIRe de la page, les éloquences douces ou originales, les légendes de ces êtres qui gravitent et essaiment dans nos microcosmes et nos ego-systèmes.

Écriture de l’attention portée ailleurs que soi ? Écriture réaliste ? L’écriture poétique d’Éric Dubois porte le souffle sensible (préhensible) du monde dont, par une translation semblable à celle des vases communicants, elle réclame l’attention, en même temps qu’elle la lui accorde instamment par l’acte même d’écrire. Il arrive que cette attention porte la voix du poète à demander une écoute au monde expressément – une demande presque suppliante – un regard à lui porter, quérir un regard lecteur comme une requête existentielle :

 

Je suis un auteur

j’aimerais qu’on me lise

(…)

S’il-vous-plaît

Faites du buzz autour de moi !

 

Le poète cherche à trouver / (a/e)ncrer SA place dans le monde, et lui en demande raison de reconnaissance.

Au mitan de la plaquette éditée chez Michel Cosem éditeur dans la collection Encres Blanches, la double page ouverte renvoie comme en écho un bruit de falaise sur la page (La mer on l’entend / non ?)ce que renvoie l’inventaire du temps, à résidence pour ses hôtes, ses habitants, jamais assignés à demeure

 

Il y a sans cesse

des départs

Dans le temps

il y a ça

(…)

Il y a des échos dans la voix

(…)

Ce que dit un naufrage

 

L’auteur me pardonnera j’espère de tronquer ainsi ses textes dont la collation de cette édition ne permet pas d’en réécrire à chaque bribe davantage. Mais ses textes courts et denses portent voix et font écho, je les annote du mieux que je puis en réponse à leur verbe et à leur musique, à leur musicalité, leur timbre, leur tonalité, leurs sources et référents – L’écrivain ne pouvant / commenter.

L’écriture d’Éric Dubois est sobre, presque parfois dénudée, voire épurée – probablement pour signifier la richesse et la profondeur : la complexité édifiante du monde et de ceux qui le peuplent et le traversent. Une écriture poétique au courant fluide mais dense.

Le lyrisme ici, dépouillé de toute sensiblerie, personnalise les éléments naturels, les choses et fait employer des indéfinis dans le tour sémantique des phrases – traduisant ainsi la part inachevée / laphrase inachevée du souffle parcourant la partie visible sensible, le passé, le présent, un souvenir haletantla sensation d’avancer/ et pourquoi pas d’exister/ l’amour en marche dans le même mouvement… toute cette synesthésie des sensations & sentiments sensibles au cœur qui veut bien prendre un peu de sa lumière – et la traduire avec des mots, comme le poète.

La puissance poétique de l’écriture d’Éric Dubois émerge du paradoxe qu’elle joue de ses mots entre le dépouillement d’un style, quasi épuré, & la profondeur résonante de l’humain vibrant sous cette parole. La puissance de l’écriture poétique est ici d’autant plus intense qu’elle semble de visu employer un langage comme à nu et objectif, tout en extrayant de ses strates de surface une écorce soulevée et creusée jusqu’à ses fibres les plus vives et les plus sensibles, jusqu’au jaillissement de la sève, du suc, de l’essence où se sentir exister. L’arbre est ainsi, exprimant à la fois la force de sa fragilité et les failles itinérantes de sa puissance massive et brute. L’arbre que l’on travaille et au travail de son propre grandissement. La poésie d’Éric Dubois, oui, ressemble à l’allure allégorique d’un arbre. Arbre de vie. Comme issue d’une observation objective, brute, travaillée par des mots d’artisan-poète observateur-spectateur-acteur, la poésie signe ici de sa patte singulière l’étendue pile et/ou face du monde traversé par l’universel.

L’humour perce certains poèmes, politesse du désespoir – comme

 

L’ambition détournée par un grand

Éclat de rire

Qui sauve du désespoir

 

Un humour qui en dit long sur l’expérience de la vie au long cours expérimentée. Tribulations du poète témoin expérimentateur (cf. Les tribulations d’Éric Dubois sur le blog www.ericdubois.net/).

Prendre le contrôle ou Perdre le contrôle / le monde est à double vitesse (ndla).

Et le poète en en reproduisant l’écho sur la route/déroute de nos acheminements

Dit

Ce que dit un naufrage

Nous donne à reprendre le contrôle dans la paume de ses mots

Le contrôle du provisoire

La maîtrise de l’Aléatoire, d’un ressenti, de l’émiettement du monde

L’émotion au bord des objets du monde est dans Ce que dit un naufrage contenue /ou / retenue. Retenue, plutôt, sur le fil de l’écriture comme on retient un mot sur le bout de la langue. Comme on retient sa geste pour ne pas… tomber – chuter/sombrer.

Dans son article consacré à Mais qui lira le dernièr poème ? paru en février 2014, Laurence Biava deBSC News écrit : « Chaque mot semble choisi avec soin, et s’égrène ainsi, sans cacophonie, pour dire la souffrance muette ». Mutisme de la souffrance que l’on retrouve ici dans la pudeur des mots et la profondeur – à l’expression discrète toute en nuances et en douceur posées sur la page – des découragements, des moments noirs… moments de fragilité domptés par l’écriture et le feu de ferveur de l’écriture et des mots mis en poésie, avec une sensibilité sans concession aux antipodes de toute sensiblerie. Dans tous les cas, la sensualité transpire de cette gangue de souffrance ou de mutisme vulnérable face aux offensives ou à la surdité / l’incompréhension du monde autour.

Une poésie sombre Ce que dit un naufrage ? Une poésie réaliste probablement. A lire à haute voix dans tous les sens de ses résonances. Comme un défi au temps. Par un lecteur-récitant tel qu’Éric Dubois justement, ou nous-mêmes dans l’imprégnation des poèmes. Et en remarquer l’empreinte, de toute façon indélébile même si sa mémoire doit en être parfois réactivée. Ce que ne rate pas heureusement pour nous la vie.

 

S’il-vous-plaît

faites du buzz autour de moi !

Autour de mes livres

(…)

Lisez mes poèmes

mes livres

Aimez-moi ou détestez-moi

Mais lisez !

On lit. Et on aime. Avec l’importance de dire / cela ;

de le dire.

 

Murielle Compère-DEMarcy

 


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A propos de l'écrivain

Eric Dubois

 

Eric Dubois est né en 1966 à Paris. Auteur de plusieurs ouvrages de poésie dont  entre autres « L’âme du peintre » ( publié en 2004) ,  « Allée de la voûte »(2008), « Les mains de la lune » »(2009), « Ce que dit un naufrage »(2012) aux éditions Encres Vives, « Estuaires »(2006) aux éditions Hélices ( réédité aux éditions Encres Vives en 2009), « C'est encore l'hiver »(2009) , « Radiographie » , « Mais qui lira le dernier poème ? » (2011) sur www.publie.net, « Mais qui lira le dernier poème ? » aux éditions Publie.papier, « Entre gouffre et lumière » (2010) chez L'Harmattan ,« Le canal », « Récurrences » (2004) , « Acrylic blues »(2002) aux éditions Le Manuscrit. Participation à de nombreuses revues.  Textes inédits dans les anthologies  Et si le rouge n 'existait pas ( Editions Le Temps des Cerises, 2010) et Nous, la multitude ( Editions Le Temps des Cerises, 2011), Pour Haĩti ( Editions Desnel, 2010) , Poètes pour Haĩti (L'Harmattan, 2011), Les 807, saison 2 ( Publie.net, 2012), Dans le ventre des femmes ( Bsc Publishing, 2012) ... Responsable de la revue de poésie en ligne « Le Capital des Mots ». Blogueur : « Les tribulations d'Eric Dubois ».

 

http://ericdubois.net

http://ericdubois.info

http://le-capital-des-mots.fr

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

S'attèle encore. À écrire une vie, ratée de peu, ou réussie à la marge.

Publie en revues (La Revue Littéraire (éditions Léo Scheer), Poezibao, Phoenix, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret,  …).

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Nouvelle Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Texture, …

Effectue des lectures : Maison de la Poésie à Amiens ;  à Paris : Marché de la Poésie (6e), Salon de la Revue (Hall des Blancs-Manteaux dans le Marais, Paris 4e), dans le cadre des Mardis littéraires de Lou Guérin, Place Saint-Sulpice (Paris, 6e), Festival 0 + 0 de la Butte-aux-cailles, Melting Poètes (Paris, 14e) ; auteure invitée aux Festival de Montmeyan (Haut-Var)[depuis août 2016] ; au Festival Le Mitan du Chemin à Camp-la-Source en avril 2017;  [Région PACA] ; au Festival Découvrir-Concèze (Corrèze) du 12 au 18 août 2018

Lue par le comédien Jacques Bonnaffé le 24.01.2017 sur France Culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/jacques-bonnaffe-lit-la-poesie/courriers-papillons-24-jour-deux-poemes-de-front