Identification

Casse-Gueule, Clarisse Gorokhoff (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 21.06.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Casse-Gueule, Clarisse Gorokhoff, Gallimard, coll. Blanche, mai 2018, 240 pages, 18,50 €

Casse-Gueule, Clarisse Gorokhoff (par Matthieu Gosztola)

 

Comme l’écrit le sociologue David Le Breton dans Des Visages, « [l]e visage est le lieu et le temps d’un langage, d’un ordre symbolique. Au fil de la vie quotidienne, la ritualité de ses mises en jeu prolonge celle des postures, des gestuelles ou des proxémies ». « Le visage est un terrain de métamorphoses spectaculaires qui n’engagent pourtant qu’un changement infime de son ordonnance. D’un instant à l’autre, il peut connaître des expressions différentes. Les affects viennent s’y modeler dans le prisme de la symbolique qu’il incarne. Par l’étendue de son expressivité et sa position éminente au sein du corps, sa conformation, notamment la présence des yeux, le visage est le foyer par excellence du sens, c’est à travers lui que l’[individu] se met en situation, se donne à comprendre dans le face-à-face des communications qui trament la vie quotidienne ». Si le visage est le foyer du sens, c’est, ainsi que le précise Le Breton dans Anthropologie du corps et modernité, parce qu’il est « la partie du corps la plus individualisée, la plus singularisée ». Et comme « [v]ivre c’est réduire continuellement le monde à son corps, à travers la symbolique qu’il incarne » (cf. La sociologie du corps), on comprend tout de suite quelle est l’importance du visage. C’est la « [v]érité unique d’un homme » ou d’une femme « unique », l’« épiphanie du sujet ». « Le visage est le chiffre de la personne ».

Aussi, que se passe-t-il, pour celui ou celle qui vit cette épreuve, lorsque le visage est abîmé au point qu’il devienne « spectacle ahurissant qu’aucune de[s] drogues » ne nous donnera jamais « l’occasion de contempler » ? Que se passe-t-il, pour celui ou celle qui subit (de plein fouet) cette épreuve, lorsque le visage s’affirme suivant les traits exacts de « la beauté exubérante du chaos » ?

Clarisse Gorokhoff répond à cette question en un roman qui tient, par certains côtés, de l’apologue.

[Ava] est arrivée à l’hôpital Saint-Louis vers minuit, seule. Démarche boiteuse, percussions arythmiques sur le trottoir. Pas de douleur, juste la sensation d’être légèrement bouffie. Et le goût salé du sang sous le palais s’enlisant jusqu’au fond de la gorge. Par endroits, surtout au niveau des joues et des paupières – qu’elle avait un mal de chien à cligner –, ça commençait à piquer. Elle ne sentait plus son nez, même quand elle le touchait. Et le sang continuait de ruisseler, elle passait sa manche toutes les dix secondes sur sa figure. Les gens qu’elle a croisés entre la rue Rampal et l’entrée des urgences, avenue Claude-Vellefaux, la dévisageaient, comme si elle ne l’avait pas suffisamment été – dévisagée. De quoi pouvait-elle bien avoir l’air ? Elle avait hâte de découvrir, sur la surface d’un miroir, cette toute nouvelle figure. À voir les sursauts des passants, le spectacle promettait d’être saisissant. La première personne qui la vit, de près, à la lumière artificielle, écarquilla tant les yeux que ses lunettes glissèrent le long de son nez. La femme de l’accueil, d’une blondeur fatiguée, finit par hocher la tête sans dire un mot. Ce fut long, ce regard hébété posé sur elle – Ava pensait qu’il fallait se lever de bonne heure pour choquer le personnel des urgences…

Et, plus tard : Ava s’assied « sur le coussin fleuri attaché à la chaise provençale peinte en blanc. Dans cette cuisine au style shabby », elle a « toujours eu le sentiment d’être une héroïne de Daphné Du Maurier ». Avant, quand ses joues étaient « roses et [s]es yeux en amande », elle allait « parfaitement bien avec le lustre à pampilles suspendu au plafond et les vieux chandeliers en fer posés sur la commode en bois brut. Sagement romantique ». « Aujourd’hui, rien qu’en respirant », elle fait pénétrer « les ténèbres interlopes de David Lynch et la viande crépusculaire de Francis Bacon dans la jolie maison de poupée ».

Et, plus tard : Elle s’élance en suivant les arbres. Les troncs, témoins muets, sont immobiles, les feuilles volettent à peine – ici, la nature vit sous des grilles. Et les gens, figurants parsemés sur sa route, ont l’air d’essayer de survivre à leur propre existence. Bastille, prendre le boulevard Beaumarchais, tourner rue Oberkampf, croiser les boulevards Voltaire et Richard-Lenoir, remonter la rue Jean-Pierre-Timbaud. Le tout à contresens, si le cœur lui en dit. La plupart des têtes bifurquent en l’apercevant, les yeux s’accrochent au velours de sa robe qui effleure les bagnoles. Ils veulent en voir davantage, saisir la tonalité de l’horreur. Elle va si vite qu’on la dévisage en un rien de temps – était-ce une apparition, cette gueule de Première Guerre mondiale ?

Cette métamorphose singulière (il s’agit bien là de parturition, depuis soi-même jusqu’à soi-même) s’affirme, pour la protagoniste, être une étonnante libération. Comme le confesse Ava : « je n’ai jamais eu autant la sensation d’avoir un visage “à moi” que depuis qu’il a été frappé par un métal anguleux dans une cour pavée sous un pâle reflet lunaire ».

Paradoxale, cette libération ? C’est ce qu’il semble d’abord. À quoi tient ce prodige ? Tout simplement, lorsqu’on y regarde de plus près, à ce que la défiguration, tout en figurant l’hapax, a volé le visage de la victime pour lui substituer un masque. L’agression, dans sa violence (dans son irrémédiable), par les stigmates qu’une chirurgie, si brillante soit-elle, ne saurait effacer, a posé un masque sur le visage d’Ava. Et, ainsi que l’a justement décrit le phénoménologue Claude Romano, « le masque a moins pour effet de nous dérober aux autres que de nous dévoiler à nous-mêmes. Il nous permet d’échapper aux rôles sociaux que nous jouons sans le savoir ; il défait les cristallisations narcissiques et les fausses identités auxquelles il redonne vie et mouvement ; il permet de renoncer au personnage public dont nous demeurons prisonniers, mais aussi au tyran qui sommeille en nous, muré dans sa prétention et sa suffisance. Le masque a toujours pour effet de lever un autre masque, plus impondérable, celui que la famille ou la condition sociale ont collé sur notre visage, et que notre amour-propre y incruste définitivement ».

Les propos d’une jeune comédienne, citée par Georges Gusdorf dans La Découverte de soi (Presses Universitaires de France, 1948), sont un excellent commentaire au livre de Clarisse Gorokhoff : « Le masque a été simplement pour moi une vraie révélation […], il m’a appris qu’on pouvait arriver à se dévêtir de sa personnalité […]. Il me semble que l’action du masque est de démasquer, car si d’une part il étouffe la timidité, la gêne d’avoir des pieds et des mains dont on ne sait que faire, d’autre part il libère une certaine partie de nous-même et lui ouvre une fenêtre par où elle s’évade. Le masque nous aide beaucoup à être sincère ; à entrer dans un autre être et ensuite à le laisser vivre et respirer en oubliant l’effet produit ».

 

Matthieu Gosztola

 

Jeune écrivain, Clarisse Gorokhoff a vécu plus de cinq années à Istanbul où elle a notamment achevé un master de philosophie. Elle a précédemment publié De la bombe chez Gallimard, dans la même collection.

 

 

  • Vu: 389

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

Lire tous les textes et articles de Matthieu Gosztola

 

Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com