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Casanova-Rousseau, Lectures croisées, Dir. Jean-Christophe Igalens, Érik Leborgne (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 08.07.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Casanova-Rousseau, Lectures croisées, Dir. Jean-Christophe Igalens, Érik Leborgne, Presses Sorbonne Nouvelle, 2019, 207 pages, 19,90 €

Casanova-Rousseau, Lectures croisées, Dir. Jean-Christophe Igalens, Érik Leborgne (par Matthieu Gosztola)

 

Est-il possible, c’est-à-dire raisonnable, d’accoler les deux noms de Casanova et de Rousseau, dont l’œuvre la plus aboutie demeure Les Rêveries du promeneur solitaire (qu’il faut absolument lire dans l’édition critique établie par Frédéric S. Eigeldinger, chez Honoré Champion, Coll. Champion Classiques Littératures, 2010) ? Cette question ne cesse, avec facétie, d’aller et venir en soi, lorsque l’on prend connaissance, page après page, de ce volume – avec une joie accomplie, tant celui-ci s’avère passionnant.

En effet, tout, absolument tout semble opposer ces deux auteurs.

Divergences quant au vécu. Quant à l’Aventure (la majuscule, ici s’impose) qui peut être part intrinsèquement constitutive de la vie. L’on sait le mouvement qui fut le cœur battant de la vie de Casanova. Certes, Rousseau voyagea, « parfois contre son gré », et son exil le mena « à vivre un moment dans la clandestinité, mais dans des conditions qui n’ont [absolument] rien de comparables avec celles de Casanova ».

Divergences idéologiques. « S’ils sont tous deux roturiers, ils sont idéologiquement à l’opposé l’un de l’autre : quoi de commun entre le théoricien de la démocratie moderne et le contempteur des Révolutionnaires qu’est Casanova ? ».

Divergences quant au projet auctorial. Certes, si Histoire de ma vie emprunte des thèmes aux Confessions (citons l’enfance, citons la sexualité, citons le destin, citons la culpabilité), le récit de Casanova en fait un usage radicalement différent. Ainsi que le résume Marie-Françoise Luna dans Casanova et l’extravagant Jean-Jacques, « [p]oint d’écart […], chez [Casanova] entre le sujet et ses comportements, entre le moi phénoménologique et le vécu intime, point de retranchement dans un “sentiment intérieur” ». Se situe « tout entier dans le déploiement de ses actes » le « moi » représenté par Casanova ; « à la part d’ombre, au mystère de l’élaboration de ses actes, à l’approfondissement de ses contradictions intimes, Casanova ne donne [en effet] au lecteur qu’assez peu d’accès ».

Divergences quant au désir d’inscription dans ce que Pierre Bayle nomma « la République des Lettres », dans cette utopie – même imparfaitement – advenue [1]. Ne se considéra jamais comme un auteur professionnel Rousseau, qui n’écrivit pas pour entrer à l’Académie, qui n’écrivit pas pour toucher une pension, qui n’écrivit pas pour faire partie d’une institution, qui n’écrivit pas pour faire partie d’un groupe d’intellectuels, qui ne fut jamais payé pour les quelque quatre cents articles de musique qu’il rédigea pour l’Encyclopédie [2]. « [J]amais je ne fus un Livrier », résume-t-il dans Rousseau juge de Jean Jacques (Deuxième Dialogue, leçon des manuscrits P et G). A contrario, Casanova, nullement hostile – comme l’on pouvait s’y attendre – aux pratiques littéraires mondaines, aspirant à une certaine gloire en tant qu’homme de Lettres, chercha, sans jamais vraiment y parvenir, à se faire connaître dans des cercles, des académies…

Divergences – on l’aura compris – quant à la notoriété : « [l]a gloire de Casanova sera posthume et sa reconnaissance en tant qu’écrivain longtemps problématique, alors que le nom et l’œuvre de Rousseau sont célèbres de son vivant dans toute l’Europe ». Un exemple nous permet de le mesurer : dans le « Fragment sur Casanova » inséré en 1807 dans ses Mémoires littéraires et sentimentaires, le prince de Ligne croit bon de devoir préciser qu’il parle de Giacomo Casanova, le « Frère du fameux peintre de ce nom », à savoir Francesco, peintre de bataille !

À toutes ces divergences, il faut ajouter les positions tranchées du Vénitien à l’égard du Genevois. Jugeant indispensable « d’écrire comme on parle » [3], critiquant dans Histoire de ma vie « l’éloquent Rousseau » qui, selon lui, « n’avait [en outre] ni l’inclination à rire, ni le divin talent de faire rire », Casanova fut désireux, remarque Helmut Watzlawick dans Mémoires et thérapie : les « anti-confessions » de Casanova, de « récuser toute référence au modèle des Confessions » et prompt à ironiser « sur les protestations d’innocence de son modèle mal aimé en déniant tout caractère de plaidoyer à ses propres Mémoires ».

Positions de Casanova tranchées, mais ambivalentes. Car – et c’est là l’essentiel – « à travers l’exemple de Rousseau », Casanova comprit d’emblée, note Marie-Françoise Luna, « que le regard porté sur soi formulait la destinée individuelle en termes philosophiques et romanesques, définissait tout le mythe personnel ».

Tout le mérite de cet ouvrage collectif consacré à des lectures croisées de Casanova et de Rousseau, qui réunit les Actes des journées d’étude « Casanova-Rousseau » organisées à l’Université Paris Sorbonne les 9 et 10 juin 2016, est notamment de prouver, plus de vingt ans après la parution de l’article « Casanova et l’extravagant Jean-Jacques » (in Recherches et Travaux, n°51, 1996), « l’influence littéraire des Confessions sur l’organisation et la stratégie de réception de l’Histoire de ma vie ».

 

Matthieu Gosztola

 

[1] Une utopie, vraiment ? C’est ce que prouve la définition donnée par Annie Barnes en 1938 – in Jean Le Clerc (1657-1736) et la République des Lettres –, définition qui se retrouve, implicitement ou explicitement, chez la plupart des auteurs ayant depuis traité de cette « République » : « La République des Lettres est formée des hommes de lettres […] de tous pays. […] C’est un État fort démocratique : la naissance n’y joue aucun rôle […]. Les différences de nationalité s’effacent aussi bien que les différences de religion… La République des Lettres a une langue, internationale comme elle, le latin, et plus tard le français. Le premier devoir de chaque citoyen est de servir les “lettres”, et le moyen d’y parvenir, c’est le système des échanges. Cela se fait par une vaste correspondance dont le réseau s’étend sur l’Europe entière, et qui forme le lien réel entre les citoyens de cette République idéale… […] ».

[2] Je ne saurais trop vous conseiller de vous reporter (l’appareil critique est passionnant) au cinquième tome des Œuvres complètes de Rousseau dans la collection Bibliothèque de la Pléiade (n°416, 1995, 2240 pages).

[3] Nous permettent de précisément le mesurer, depuis 2013, les deux éditions critiques « fondées pour la première fois sur l’examen libre et minutieux du manuscrit de Casanova, acquis et numérisé par la BnF », dont a bénéficié Histoire de ma vie : l’édition de la Bibliothèque de la Pléiade en trois volumes (Dir. Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luna, 2013-2015) et la nouvelle édition Bouquins, chez Robert Laffont, en trois volumes également (Dir. Jean-Christophe Igalens et Érik Leborgne, 2013-2018).

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com