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Cahier de L'Herne Roger Nimier

Ecrit par Frédéric Saenen 22.11.12 dans Recensions, La Une Livres, Les Livres, Revues

Cahier de L'Herne Roger Nimier

 

 

Le destin déconcertant de Roger Nimier

 

Aux malheureux qui avaient atteint la quarantaine, Roger Nimier préconisait le peloton d’exécution. Le sort voulut qu’il n’ait jamais à se poser la question de savoir s’il accepterait ou non le bandeau sur les yeux. La nuit du 28 septembre 1962, l’auteur du Hussard bleu se tuait accidentellement dans cette Aston Martin dont il aimait pousser le moteur à d’imprudentes extrémités. Il n’avait que 37 ans.

« Un destin déconcertant », ainsi le qualifie Marc Dambre, son biographe, et la formule est on ne peut plus pertinente. Nimier était de ces tempéraments indomptables, lui qui consuma sa vie et en déposa les cendres encore chaudes sur l’autel de la seule déesse qu’il consentait vénérer : la Littérature.

L’ensemble d’hommages et de témoignages rassemblés dans ce Cahier de L’Herne pour former « une polyphonie de points de vue » (Marc Dambre encore) nous remet sous les yeux un Nimier sans cesse en mouvement, passant avec frénésie d’un masque l’autre et d’un livre l’autre. Mais la légèreté de Nimier n’avait pas grand-chose à voir avec la superficialité de l’époque. A posteriori, il est vrai que la réputation de l’homme souffrit un peu du même effet d’étiquetage que l’on appliqua à Drieu la Rochelle. Ces deux-là avaient en commun une indéniable allure de dandy (inconstant et inquiet pour Drieu, potache et insolent chez Nimier), mais l’attention exagérée que prêta à cette attitude une certaine critique contribua à occulter leur réelle dimension littéraire.

Nimier ne compte pas parmi les grands romanciers du XXe siècle, et si plusieurs articles en fin de volume plaident pour une certaine réhabilitation de D’Artagnan amoureux (voir la contribution très détaillée d’Adrien Goetz), on doute quand même que ce titre « reste » autant que Le Hussard bleu ouLes Épées. Mais quel panache de polémiste et de chroniqueur, quel sens aigu de la critique, dans l’éreintement comme dans l’admiration, et quelle longueur de vue. N’avait-il pas annoncé qu’aux alentours de l’an 2000 on étudierait la syntaxe de Céline en Sorbonne ?

Servie par une impertinence « qui réunissait celle d’une droite classique et des surréalistes », comme l’observait Poirot-Delpech, la plume de Nimier sabre au vif, fend, pare, et s’autorise quelques perfides coups de Jarnac, qu’on lui pardonne tant ils apparaissent savoureusement méchants. L’on se reportera par exemple à la polémique sur sa remarque, éminemment indélicate, à propos des poumons d’Albert Camus, au « doigt coincé » dans la gâchette qu’il suppose à André Breton ou encore à des allusions larvées aux mœurs refoulées de François Mauriac.

Le Nimier admirateur de Georges Bernanos, et que l’on surprend à confesser à la terrasse du Florian à Venise son bonheur d’être catholique, était en somme un « drôle de paroissien » (Jacques-Pierre Calmette), rétif à l’esprit de chapelle. Et s’il était de « sensibilité monarchiste, dans sa dimension esthétique » (Jérôme Besnard), il entendait les choses dans l’acception de l’équation de Charles Maurras : la monarchie, c’est l’anarchie plus un.

On ne résumerait pas sans en affadir la dynamique interne et la vigueur un tel volume. L’essentiel est de savoir que l’on y trouve de quoi clarifier les aspects les plus importants de la personnalité de Nimier, de sa situation dans sa génération aussi. Les entretiens menés par Dambre avec Michel Déon et Jacques Laurent permettent ainsi de saisir à quel point les Hussards furent un conglomérat informel et non concerté de sensibilités, fédérées autour de quelques figures tutélaires (comme André Fraigneau) et de rejets communs, mais nourrissant au fond « des différences de caractère, d’approches, de goûts littéraires aussi » (Déon).

Parmi cette nébuleuse, Nimier apparaît comme le plus turbulent – par son aptitude à improviser le canular –, mais aussi le plus généreux. Un grand prince, tout droit sorti de la Cour de Versailles plutôt que du Café de Flore… On le suit, depuis les bancs de l’école où il osait soutenir à sa maîtresse (l’épouse de Louis Guilloux !) qu’il jugeait Victor Hugo « un peu trop sonore, prêchi-prêcha », jusque dans son fief de la rue Sébastien-Bottin. Il y recevait l’étudiant belge Marc Hanrez venu discuter de son mémoire de fin d’études, son ami idéologiquement antipodaire Roger Vailland, l’actrice Jeanne Moreau aussi, à des heures indues, et qui confondait Gaston Gallimard avec le concierge.

C’est un bal en somme donné en son honneur, où se côtoient son ami d’enfance le juif Henri Mosseri, fusillé à 20 ans par les nazis, Curzio Malaparte, Pol Vandromme racontant que Nimier avait le projet de refonder La Table ronde outre-Quiévrain, Louis Malle, Gaston Bachelard, la sublime Sunsarié de Larcône, mille autres… Au milieu, Nimier danse avec une Marianne qu’il a d’une pichenette décoiffée de son bonnet phrygien et Géneviève Dormann qui les observe du coin de l’œil remarque qu’« il ne regardait pas la France au fond des yeux mais en plein décolleté ».

 

Frédéric Saenen


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A propos du rédacteur

Frédéric Saenen

Poète, critique littéraire pour Le Magazine des Livres, Gavroche

- Le Bulletin célinien, ou sur le site Parutions.com En 2010, il publiera

- Un « Dictionnaire du pamphlet en France » aux Editions Infolio ainsi qu'un recueil de nouvelles aux Editions du Grognard.