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C., Lolita Sene

Ecrit par Isabelle Siryani le 28.05.15 dans La Une CED, Les Chroniques

C., Lolita Sene, Robert Laffont, mars 2015, 216 pages, 17 €

C., Lolita Sene

 

J’ai reçu C. l’esprit emprunt d’une nuée de préjugés, je dois l’avouer. Sobrement intitulé d’une Consomme qui résonnait plus comme le C d’un Coup marketing éditorial, C. était en fait celui de la Cocaïne. J’ai donc entre les mains le premier roman d’une certaine Lolita qui parle de Coke, et, tout naturellement, je me remémore cette autre Lolita qui parlait, elle aussi, de Coke quelques années plus tôt. Les Lolita sont-elles toutes vouées à écrire des romans chimiques à souhait ? J’ai naturellement repoussé loin cette idée. Après tout, pourquoi cette nouvelle Lolita souffrirait-elle de l’image que l’on se fait de cette autre ?

J’ai donc ouvert C. l’esprit libre et me suis finalement vite laissée bercer par une plume poétique et entraîner dans un récit qui a pour moi très bien fonctionné. Embarquée avec Juliette – prénom que Lolita a choisi de donner à son héroïne sans doute pour se distancer – dans cette écriture simple mais mélodieuse, j’ai eu envie de savoir… Comment d’une part devient-on cocaïnomane et comment d’autre part s’en sort-on ? Car de ce Combat, comme elle le nomme elle-même, elle s’en est aujourd’hui sortie.

Juliette aurait pu s’appeler Claire, Alice ou Emma. Juliette c’est une de ces provinciales qui assimilent la capitale à la célébrité, les Champs-Elysées au tapis rouge cannois et la Tour d’Argent à leur prochaine cantine. Qui pourrait résister à ma fraîcheur, pourquoi pas moi ? Lolita Belle des Champs rêve ainsi d’une Lolita Belle des Villes. Partie pour un simple stage dans une grande boîte de pub, Juliette l’ambitieuse va d’abord végéter. Elle ne rencontre personne si ce ne sont les personnages fictifs des romans qu’elle dévore. Comment découvrir le monde en faisant des cafés et des photocopies à ces Parisiennes qu’elle admire mais qui l’ignorent ? Elle, la provinciale mal fagotée, mal apprêtée, avec ses tenues de seconde main. Le monde de la pub qui l’avait fait tant rêver l’ennuie et comme Don Draper ne se montre décidément pas, Juliette démissionne et trouve son salut dans un autre stage dans l’évènementiel. Et très vite l’évènementiel l’empaille comme un pantin, c’est désormais elle qui décide qui sera sur la liste et ce semi-pouvoir la transcende, l’entoure de beaucoup d’ombres qui se disent des amis, la plonge dans ce faux Paris et dans ces faux-semblants des relations publiques qui ne basculent presque jamais dans la sphère du privé.

Grisée, envoûtée, embarquée de son plein gré, Juliette troque les paillettes d’un Paris hyperactif qui semblait l’accueillir à bras grands ouverts pour des pailles de papier roulées dans lesquelles elle inspire le désœuvrement d’une vie de droguée. En quelques années, elle n’inspire plus personne et plus rien ne l’inspire. Et finalement, puisque derrière toutes les Conneries se cachent toujours un ou plusieursConnards, Lolita se mue vite en cette autre Lolita, nymphette à modeler sous les doigts de Nabokov. Lolita souffre, Lola saigne (…) aux amours diluviennes. Du cœur mais aussi du nez puisqu’elle ne s’amourache finalement que d’autres cokés.

Juliette est attachante, avec sa peau sur les os et ses pupilles noires, à hurler mal aux mâles le mal qui la dévore. Car elle n’est pas addict qu’à la cocaïne et ces autres substances qui font parfois de ce récit une formule chimique ou un dictionnaire de stupéfiants, on la découvre aussi amoureuse de l’Amour. Influençable, cramponnée à ces hommes qui ne l’aimeront sans doute jamais suffisamment assez, terrifiée de l’abandon comme toute autre rescapée des années 2000 et de l’avènement d’un 2.0 qui nous laisse plus seuls que jamais.

Perdus dans cette vaste ville, gagnés par une espèce de fainéantise sentimentale qui fait de nous de tristes célibataires, on ne sait plus si on se drogue pour faire l’amour, ou si on fait l’amour parce qu’on se drogue.

Très entourée « une paille dans le nez », c’est souvent seule, entre quatre murs contre un sommier trempé qu’elle affronte ses descentes, ses démons, son nez qui se met à saigner. La blanche qui vire au rouge. La coke rend amoureux – par désespoir – aussi. Poudre aux yeux, poudre au cœur, elle finit dans une véritable poudrière où plus aucune de ses fréquentations n’a pas de « paille dans le nez ». Alors, quand Juliette décide d’arrêter, c’est un tri drastique qu’elle fait dans ses fréquentations qu’elle ne comprend de toute façon plus. Ils parlent tous trop vite, ils parlent tous trop, ils paillent plus qu’autre chose.

Le parcours cliché d’une provinciale pleine d’idéaux qui se perd vite dans les dédales de mondanités sans substance en consommant beaucoup d’autres substances m’a pourtant embarquée. Sans doute car jamais Lolita ne succombera à l’envie de se la jouer, de se flatter de cette période où elle fréquentait des célébrités du monde de la musique et où on lui décernait symboliquement le trophée de « Paille en or ». Jamais son regard vers la Juliette dépendante ne sera indulgent. Elle est dure avec son histoire, elle ne se donne pas d’excuses, ni à elle ni aux autres. Quand elle replonge, ce n’est de la faute de personne, c’est de la sienne. C. n’est pas une branlette de modeuse friquée qui entre au « Ronron » (on l’aura reconnu) sur ses stilettos en tapant la bise au physio, C. ne donne pas envie de ressembler à ces avatars stéréotypés qui pullulent dans les clubs parisiens et désertent les terrasses ensoleillées. C. donne plutôt envie de se lever tôt le dimanche matin et d’aller au marché.

Critiquer C. me semblait d’emblée facile mais j’ai finalement vu beaucoup de Courage. Beaucoup trop pour vouloir émettre des critiques sur une écriture parfois sans artifices. La simplicité fonctionne par ailleurs ici très bien. Après tout, le C majuscule de la couverture n’avait peut-être pas pour vocation de ne renvoyer qu’à ce C. poudré faussement minuscule. Au fil des pages d’autres C se dessinent… Combat. Cœur. Courage.

En refermant ce récit, qui se lit très vite, on a volontiers envie de remercier Lolita pour sa mise en garde, pour ce témoignage désintéressé qui sonne comme celui d’une grande à sa petite sœur. Arrête donc de sniffer et va plutôt siffler là-haut sur la colline un bon verre de vin rouge comme elle nous le conseille – sans remplacer pour autant une addiction par une autre. Rendez-vous est donc pris en lisant C. histoire de se lever demain pour aller au marché.

Les paranoïas s’intensifient. Un jour tu es sur une case blanche, le jour d’après sur une case noire. Plus la cocaïne te donne de l’énergie, plus tu te sens minable le lendemain. Tu sais en avoir clairement ras le bol de cette chimie qui casse le nez, colore les dents et assombrit le cœur. Et pourtant, à la première ligne prise le soir qui suit, tu as déjà oublié la veille passée au fond du lit. La drogue permet d’oublier ses problèmes, puis à oublier la culpabilité liée à ses problèmes, et enfin la culpabilité d’en prendre.

 

Isabelle Siryani

 

Lolita Sene est née en 1987 à Montpellier. Elle travaille un temps dans l'événementiel à Paris avant d'intégrer un master en école de commerce. En 2013, elle ouvre le blog « Moi, Juliette F. » dans lequel elle dévoile ses années d'addiction à la cocaïne. Inspiré de ce blog, C. est son premier roman (source éditeur).

 

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A propos du rédacteur

Isabelle Siryani

 

Artiste, cinéphile, parisienne de jour et de nuit, Isabelle Siryani est une passionnée qui se rêvait violoniste, reporter de guerre, peintre, danseuse et réalisatrice. Son master audiovisuel en poche, elle est atteinte d’ennui foudroyant chronique et comprend vite que son bonheur se joue sur le papier. Entre humour et séduction, dans l’écriture comme dans la vie, chaque rencontre est pour elle une inspiration. Sensible au double « je », ce n’est pas un hasard si Isabelle a choisi d’intituler son premier roman Mélatonine et d’y perdre son héroïne entre les jours et les nuits.