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Borgo Vecchio, Giosuè Calaciura (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 06.09.19 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Italie, Roman, Editions Noir sur Blanc

Borgo Vecchio, août 2019, trad. italien Lise Chapuis, 152 pages, 16 €

Ecrivain(s): Giosuè Calaciura Edition: Editions Noir sur Blanc

Borgo Vecchio, Giosuè Calaciura (par Emmanuelle Caminade)

 

Journaliste, nouvelliste, dramaturge et romancier, le Sicilien Giosuè Calaciura est une des voix les plus marquantes de la littérature italienne contemporaine, et on a encore en mémoire son chef d’œuvre Malacarne (1998), flamboyante geste sanguinaire s’avérant sans doute le roman le plus singulier et le plus puissant écrit sur la mafia.

Publié en 2017 en Italie où il remporta le prix Volponi, Borgo Vecchio vient de sortir en version française dans l’excellente traduction de Lise Chapuis, et il ne déçoit pas les attentes. On retrouve en effet dans ce court et intense roman à l’écriture peaufinée cette démesure fabuleuse, caustique et visionnaire de l’auteur qui lui permet de dire la cruauté et la tristesse de la réalité sans sombrer dans le moralisme ni le misérabilisme. Ainsi que son humanité, particulièrement dans ce texte où « l’enchantement de la tendresse » affleure miraculeusement des principaux protagonistes.

Borgo Vecchio incarne le vieux centre historique de Palerme avec ses « entrailles de ruelles et de cours intérieures », sorte de piège enfermant, avalant ses habitants, et ne leur laissant pour seule échappatoire imaginaire que l’horizon de la mer – vers laquelle portaient autrefois les chemins de la cité primitive – et les bateaux en partance dont les sirènes hurlent en emportant leurs rêves. Un quartier déshérité aisément reconnaissable à ses odeurs et ses rumeurs même si l’auteur jamais ne nomme la capitale sicilienne. Il préfère en effet évoquer « le Quartier », nom générique s’élargissant à tous les « vecchi borghi », à tous les vieux quartiers populaires de ces terres du Sud prisonnières de leur misère et de leurs traditions, où se répètent des destins exempts de promesses. A ces « bourgades du désespoir ».

C’est un lieu où le bien et le mal s’entremêlent avec porosité et les valeurs s’inversent, où la joie et la beauté surgissent néanmoins au cœur de la détresse. Un Quartier où chacun tente de survivre en s’adonnant à ses petits trafics sans s’occuper des affaires de ses voisins, préférant occulter sa conscience, mais qui retrouve sa solidarité face aux policiers ennemis, représentants d’une autre loi, ou dans des processions réconciliatrices. S’inscrivant dans une sorte de réalisme magique onirique doublé d’une ironie mélancolique et délicate, Giosuè Calaciura éclaire l’âme contradictoire de cette ville d’ombre et de lumière au travers d’une galerie de personnages forts en couleurs parfois proches d’archétypes. Des personnages qui dans ce « théâtre de la misère » vont rejouer une antique tragédie, se relayant sur scène pour raconter leur destin commun.

Il y a d’abord Mimmo, ignorant que son nom est le diminutif de Domenico, et Cristofaro, l’enfant martyr qui « pleure chaque soir la bière de son père » : des amis inséparables à l’âme encore pure. Mais aussi Nanà, ce cheval de trait aux yeux bleus dont le regard parle, cruellement contraint de gagner ses courses sur l’hippodrome clandestin. Il y a Carmela, la lumineuse prostituée au grand cœur et à la sincère dévotion, et sa fille Céleste, prisonnière de son balcon « exigu comme un nid d’oiseau » quand sa mère s’agenouille devant la Madone – espérant sa miséricorde pendant que tous les hommes lui passent dessus. Et surtout Totò, l’inoffensif et insaisissable voleur aux exploits légendaires, modèle de tous les gamins du Quartier rêvant de l’avoir pour père, qui cache son pistolet dans sa chaussette car c’est plus difficile de le sortir : un héros pensant un temps pouvoir changer le cours des choses. Pouvoir sauver Cristofaro et changer le monde.

Mais ce serait sans compter avec l’inévitable traître…

Narré à la troisième personne, Borgo Vecchio est un roman choral dont chaque personnage – animaux compris – se fait tour à tour conteur ou auditeur, rejoignant ainsi l’oralité des antiques récits transmettant la légende. Des récits partant de scènes quotidiennes, du réel le plus concret, auquel le narrateur donne avec poésie et compassion, et un humour souvent noir, une ampleur irréelle et fantastique parfois apocalyptique, tandis que semblent flotter en suspens quelques moments de grâce inoubliables.

C’est un roman à la construction très soignée dont les sept chapitres pourraient constituer des épisodes autonomes s’ils n’étaient savamment et précisément reliés l’un à l’autre, comme les anneaux d’une chaîne, par l’annonce ou la reprise de certains motifs. Eclairant les rouages d’une tragédie dont l’issue fatale d’emblée anticipée sera ensuite régulièrement rappelée, ce récit linéaire s’enchaîne ainsi inéluctablement. Et, avec ses phrases souvent assez longues et avares de ponctuation et un goût pour l’élan anaphorique, l’auteur épouse la course du destin, nous entraînant avec fluidité et rapidité vers cette fin inévitable. Vers ce massacre seulement suggéré car sa férocité excède la puissance des mots : « Personne dans le Quartier ne sut raconter cette horreur ».

Grâce à une langue métaphorique originale usant d’étranges associations et recourant abondamment au procédé de personnification des animaux et des choses, l’auteur transfigure la réalité quotidienne avec une grande maîtrise de la narration et de la description. Puisant fortement dans la symbolique chrétienne en mêlant le sacré et le trivial avec un goût toujours aussi prononcé pour le blasphème, ainsi que dans une imagination délirante jubilatoire, il lui donne un autre niveau de lecture, la faisant apparaître dans sa vérité profonde.

De sa magnifique écriture révélatrice, Giosuè Calaciura dépeint ainsi la désespérante noirceur d’un monde violent et résigné au lâche silence où la faute originelle des pères retombe implacablement sur les enfants innocents, touchantes victimes sacrificielles. Mais il fait ressentir aussi paradoxalement le parfum rafraîchissant de la vie et de ses simples saveurs, le miracle chaque jour renouvelé de cette odeur de pain s’échappant à l’ouverture du four.

S’il n’y a pas de rédemption pour les pauvres pécheurs dans ce monde où Dieu, brillant par son indifférence à leur sort, ne cherche qu’à asservir et punir les hommes, il reste néanmoins encore un salut possible dans la fuite. Et ce n’est qu’en quittant le port que l’on pourra apercevoir vers l’Orient « la clarté de l’aube d’un autre jour ».

 

Emmanuelle Caminade

 

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A propos de l'écrivain

Giosuè Calaciura

 

Giosuè Calaciura est journaliste et écrivain. Il est né en 1960 à Palerme et vit et travaille à Rome. Borgo Vecchio est son cinquième roman traduit en français.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.