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Bienvenue à Mariposa, Stephen Leacock

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 01.12.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Canada anglophone, Roman, Wombat

Bienvenue à Mariposa, octobre 2014, traduit de l’anglais (Canada) par Thierry Beauchamp, graphisme, illustration et postface de Seth, 288 pages, 29 €

Ecrivain(s): Stephen Leacock Edition: Wombat

Bienvenue à Mariposa, Stephen Leacock

 

Une couverture or, orange, blanche et noire recouvre un volume épais. L’œil est attiré. Elle représente une ville stylisée. Vous voilà au cœur de Mariposa, une ville fictive de l’Ontario, au début du XXe siècle. La main saisit puis ouvre le livre : bienvenue dans l’univers de Stephen Leacok et de ses personnages, citoyens d’une bourgade impayable, touchante et loufoque, à la fois, hors du temps et bien de son temps.

« Par exemple, je suis certain que Billy Rawson, le télégraphiste de Mariposa, aurait facilement pu découvrir le radium. Dans le même ordre d’idées, il suffit de lire les annonces nécrologiques de M. Gingham, l’entrepreneur de pompes funèbres, pour savoir que le poète qui sommeille toujours en lui aurait pu écrire des vers sur la mort beaucoup plus intéressants que ceux de La Thanatopsis de Cullen Bryant, et qu’il aurait choisi un titre moins susceptible de choquer les mœurs des lecteurs. C’est lui-même qui me l’a confié ».

Dans ce classique de la littérature canadienne anglophone (inédit en français), paru en 1912, le professeur d’économie Stephen Leacock s’adonne à une douce folie, l’écriture humoristique, et donne toute la mesure de son talent de conteur, de portraitiste. Sans avoir l’air d’y toucher, il saisit au détour d’une tournure, d’une phrase, au bout d’un développement, le détail ou l’expression qui transforme tout le reste en un éclat de rire. Mais ici, nulle ironie, nulle causticité, le regard et la voix de Leacock ne sont que bienveillance. On ne rit pas de ces personnages, toutes dents dehors à la manière des hyénidés ; on leur sourit, on est à leurs côtés, conscients du reflet qu’ils nous renvoient. Et on s’amuse de leurs marottes et de leurs obsessions, pour mieux rire des nôtres.

« ‒ Je ne savais même pas que tu allais sur l’eau, Gol, intervint M. Smith.

‒ Ah, plus maintenant, expliqua M. Gingham, c’était il y a des années… le premier été que j’ai passé à Mariposa. J’étais sur l’eau pratiquement tous les jours. Rien de tel pour stimuler l’appétit d’un homme et le maintenir en forme.

‒ Tu campais ? demanda M. Smith.

‒ Nous campions la nuit, confirma l’entrepreneur de pompes funèbres, mais nous passions pratiquement toute la journée sur l’eau. Nous recherchions un citadin venu faire du canot à voile sur le lac. Nous draguions le fond. Nous nous levions avec le soleil, nous faisions un feu sur la plage, nous préparions le petit-déjeuner, puis nous allumions nos pipes et nous repartions à la pêche pour le restant de la journée. C’était la grande vie, conclut M. Gingham avec nostalgie.

‒ Vous l’avez retrouvé ? demandèrent deux ou trois passagers en même temps.

‒ Oui, répondit M. Gingham après une pause, dans les roseaux au-delà de la pointe du Fer-à-cheval. Mais ça ne servait plus à rien. Il était déjà devenu tout bleu ».

Le traducteur Thierry Beauchamp se met au service de cet humour, délicat et empli d’humanité. Le propre de l’humour, le vrai. La plume est légère mais assurée, la narration coule avec tranquillité comme les eaux calmes qui entourent Mariposa, mais elle est construite et menée avec précision. Et après avoir refermé le livre, on se prend d’envie de le redécouvrir dans sa langue originelle. Les illustrations de Seth font de l’ouvrage un livre d’images rétro, un Palooka Ville suranné ; certes réussi, mais qui marque plus par la très belle quadrichromie que par le renouvellement du style de l’artiste.

Les Nouvelles Éditions Wombat nous offrent ici un très beau livre, aussi bien au niveau de l’objet que du contenu. Un travail d’artisan du livre et d’amoureux de la littérature humoristique ; une branche du grand arbre littéraire qui mérite d’être lue, relue et sortie de l’oubli.

 

Myriam Bendhif-Syllas


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A propos de l'écrivain

Stephen Leacock

 

Stephen Leacock (1869-1944) est un auteur canadien. En parallèle à sa carrière de professeur d’économie politique à l’université McGill, Leacok a publié des ouvrages scientifiques, des biographies de Mark Twain et Charles Dickens, mais aussi des livres humoristiques, récits ou essais théoriques, depuis Literay Lapses (1910) paru chez Rivages en 2008 sous le titre Panique à la banque et autres dérapages à Humour and Humanity (1937). Son art humoristique a influencé Woody Allen ou les Monty Python.

Seth est un graphiste et illustrateur canadien, de son vrai nom Gregory Gallant. Il est l’auteur de la série de comic books Palooka Ville. Plusieurs de ses ouvrages ont été traduits en français : Le Commis voyageur (Casterman, 2003), La Confrérie des Cartoonistes du Grand Nord (Delcourt, 2012).

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Membre du comité de rédaction

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.