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Bétonnière ivre, Károly Fellinger

Ecrit par Sanda Voïca 27.01.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Pays de l'Est, Poésie, Editions du Cygne

Bétonnière ivre, novembre 2015, traduction du hongrois et préface de Károly Sándor Pallai, 104 pages, 14 €

Ecrivain(s): Károly Fellinger Edition: Editions du Cygne

Bétonnière ivre, Károly Fellinger

 

Une poésie de la communication

Le traducteur, Károly Sándor Pallai, dans sa préface, fait une vraie étude de cette poésie, soulignant dès le début que « Comme toute poésie de qualité, l’œuvre de Károly Fellinger relève aussi d’univers multiples, d’axes interprétatifs pluriels ». Etude très pénétrante, les traits de la poésie de Károly Fellinger apparaissant au traducteur sont surtout « la portée métaphysique et philosophico-théologique », « sa quête intense qui le mène au-delà de la perception, des frontières cognitives, des connaissances ». Et surtout : « Dans ce recueil, le monde semble évoluer dans un vague précaire, dans l’incertitude et le suspens. Les profondeurs, les étendues poétiques et la dimension de l’abstraction philosophique de la présence et de la nature de Dieu sont jalonnées par la banalité de l’ordinaire et du quotidien […] ». Mais aussi « Fellinger sonde, explore, explicite et nuance merveilleusement les dimensions inhérentes à l’évident et au banal, il nous offre une cartographie de l’existence dans son intégralité, y compris l’univers mental et spirituel ». Et je fais des efforts pour ne pas citer d’autres phrases de cette préface, si compréhensive – pour laisser aussi sa découverte au lecteur.

Et comme l’interprétation reste libre, voilà aussi la nôtre.

La poésie de Károly Fellinger est une poésie où tout se communique et surtout communique. Des poèmes vases communicants, entre eux, d’abord, car un doux écoulement d’images en pensées ou vice versa a lieu d’une page à l’autre, mais aussi qui réalisent, par leur force de communication, par leur dissuasion discrète, subreptice, cet écoulement entre eux, poèmes, et nous, lecteur. Un donnant-donnant qui s’installe sans aucune réticence de notre part, au contraire : heureux de lire, de découvrir et s’abîmer dans cet univers si particulier. Echange(s) entre tout et tous, les opposés se touchent en permanence, comme dans ce poème, qui est une accumulation d’oxymores, « Biographie » :

La fatalité se superpose à la contingence,

la poussière est vie éternelle,

et la fragilité humaine est une centrifugeuse

qui puise son énergie intarissable

dans l’idée, ainsi, l’œil fermé

est au fait un timbre, les mots divulguent

le poète dans le texte mis au net,

personne ne feuillette le livre,

pour s’en servir comme kleenex convertible,

de toute façon, les arbres connaissent

par cœur le feu assoupi dans leurs feuilles.

Un poème où on peut déceler tout l’art poétique de l’auteur, car grande sensibilité, discrétion, voire humilité, avec la conscience, malgré l’impermanence du monde, que la pensée et le « le texte mis au net », qui a gardé le feu, ne se perdront pas, en attente juste des occasions propices pour être ravivés.

La frontière entre la réalité, le quotidien et la pensée qui doit la comprendre est bien floue, flottante. La compréhension passe par la vision. Le temps n’est pas linéaire – il est « cassé » ou disloqué : présent-passé-présent sont interchangeables, les passages aussi de ce monde-ci à (dans) un autre ne sont pas rares.

Mais en quoi cette poésie est-elle si singulière ?

Peut-être par une sorte d’hétérogénéité, qui frôle souvent le zeugme – comme dans le titre même ! –, par laquelle une chose lourde, concrète, du quotidien et son labeur (la bétonnière) touche ou jouxte un mot ou une réalité (presque) opposée (l’ivresse dans le titre), et qui sont du domaine du rêve, pas loin de l’irréel. Mais tout allant très bien ensemble, car ladite hétérogénéité est rendue bien homogène, par le biais de l’écriture, et cela donne une nouvelle réalité, et qui n’est que les poèmes-mêmes. Comme une pâte, disons, qui serait destinée à colmater les fissures, les brèches de l’existence, du monde et même de l’univers – « apprivoiser Dieu devant soi ».

Mais peut-être que finalement ces poèmes ne sont-ils que, avec les mots même du poète, « [des] ongles [qui] croissent sur les doigts coupés /du néant », même si « de toute façon, l’éternité /les rongera ».

Et c’est aussi cela qui est frappant, car montré avec une certaine insistance : une chance du rien, du vide, du néant, de la… mort ! Comment s’y prendre ? « Le poète est malin, il vole la faux /à la mort, puis il en dispose de manière à ce /qu’on l’enterre avec lui comme une sorte de coffre /en fer vide […] ».

Le prolongement du monde présent dans le passé et son extension jusqu’au ciel et au-delà : un exercice de prestidigitateur, qui peut donner le vertige, mais d’abord le plaisir d’un balancement d’un monde autre : « Jean regarde le ciel étoilé comme s’il regardait /en arrière vers son propre petit passé […] nous menons les soldats fantômes du globe oculaire qui nous habite /dans un cheval de Troie, puis nous faisons disparaître /le cheval en bois en l’emmenant à la porte en fer /de l’autre monde, en barrant l’unique route /possible menant à l’intérieur et à l’extérieur, /en nous oubliant, ainsi en y laissant tout, soit /uniquement nos os grelottants ».

Vaincre la mort – une obsession, oui. Pour un retour à la vie : le livre nous paraît une Odyssée, où le héros – le poète ! – n’arrête pas de rêver de retrouver son Ithaque, mais qui est le lieu de coïncidence de la vie et de la mort. Ni vie d’après la mort, ni vie-mort, ni résurrection, etc. – mais tout simplement cette vie-ci est la même chose que la mort-ci, et vice versa : la mort-là doit être, voire EST la même chose que la vie-là. Comment dire autrement ? Une équivalence des deux – vécue dès notre vivant (pardon pour le pléonasme). Et Fellinger le dit merveilleusement : « la matière conquiert le néant ».

L’humour imprègne bien chaque vers. Certains vers, des images ou des idées, de même que le « personnage » Jean (János, probablement, dans le texte original, le hongrois), qui revient dans de nombreux poèmes, sont repris et continués, d’un poème à l’autre, donnant cette impression de continuité irréelle, dont je parlais déjà, et aussi, avec une image, faisant penser à ce fil qu’on tire, d’un grand tas, non pas de laine, mais de mots, de tous les mots, du poète, de sa langue, mais aussi de toutes les langues, même s’il ne les connaît pas, mais dont on imagine qu’ils sont faits de la même substance, dans leur essence la plus profonde – en étant d’accord que la poésie, la langue poétique, n’est que le soubassement commun à toutes les langues poétiques ou poésies du monde.

Et cette (nouvelle) poésie est la création d’un nouveau Dieu, qui répéterait la création du monde, non pas dans un acte fondateur – Genèse ! – mais, beaucoup plus… humble, sans « le courage de nommer /les choses par leur nom », pour s’assurer « la conscience tranquille de Julie » (la femme aimée).

Et si quelque chose peut faire peur, encore plus que la mort, c’est le temps même, non pas celui qui passe – mais le temps qui lui-même pourrit (meurt) : « Le temps pourrit peu à peu comme le poteau /en acacia creusé pour la corde à linge […] ».

Mais, de manière contrapunctique, des situations cocasses et une ironie fine, permanente, sous-tendent le recueil. Et de nouveau la résignation et le défaitisme se font entendre. Et de nouveau l’esprit pince sans rire. Et de nouveau la sagesse d’un philosophe qui apprend plutôt en regardant et écrivant, même si cela suppose beaucoup de lectures souterraines.

Eblouis et étonnés par la nouveauté de cette poésie : ambiance, langage, images. Les métaphores à chaque pas, puissantes. Des vers mémorables : « l’oiseau […] décortique avec son bec /l’invisible comme un ange inutile ». Ou : « les poètes […] cailloux dans une bétonnière ivre » ; ou bien : « je vivrai assez /pour me voir renaître à partir du pur néant, /comme le dragon sans tête » (Une fois), de même que « le soleil tâtonne en aveugle avec ses rayons ». Et tant d’autres. On subodore souvent des jeux de mots, mais impossible de vérifier (édition des poèmes seulement en français).

Nous restons aussi avec un arrière-goût des poèmes de Georg Trakl, sur un fond de mythes, mythologies diverses et surtout un ancrage biblique jusqu’à ce que Jean (le poète) se trouve dans la peau de Noé, voire Dieu : « Dieu regarde /dans ses jumelles /d’ailleurs peu importe //un oiseau se pose sur son épaule /et ne revient plus /et ne revient plus » (La prière de Noé).

Dans le personnage de Jean nous devinons le poète même – cette distanciation, voire ce détachement rendant plus « supportables » les accents de grande tristesse, de désespoir même : « L’opinion de Jean est lourde comme /un rocher qui échappe à peine au regard /morose de Sisyphe, le sujet du thème /n’est présent qu’à l’esprit et il chevauche /les ondes cérébrales d’un cheval, en pareil /cas , l’expérience est l’ombre molle /d’une éponge gorgée d’eau, elle pisse /dans sa culotte, se refroidit et recommence /à baver et Jean, en goûtant les mots /et en suçant les désinences, le signe /du passé, ne donne aucune marque /de curiosité, il désosse sa langue /maternelle » (Allegro).

Mais, même si le monde de Jean est bien consistant, beaucoup d’éléments de toute nature le constituant, inventé de toute pièce et de tous les détails d’une vie concrète, on le voit d’un coup comme explosé, disparu, anéanti, à la lecture de ce poème Du journal d’un voyageur du temps, où la distance que le poète a prise par rapport à lui-même est si grande, que l’interrogation sur sa propre existence se pose et persiste : « Mais qui est K. Fellinger ? Nous ne pouvons pas /trouver son nom dans les chroniques /terrestres. De quel siècle pourrait-on bien l’envoyer ? ».

Le silence s’installe de plus en plus dans le livre – et nous le finissons avec un grand sentiment d’inquiétude. Mais nous répétons ces vers : « plus il y a d’étoiles /au firmament /plus je connais /ma fin » (Pour mon anniversaire) et nous croyons être devenu, au moins pour quelques instants, un sage – un qui ne serait fait que de sérénité.

 

Sanda Voïca

 


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A propos de l'écrivain

Károly Fellinger

 

Károly Fellinger est poète, écrivain, historien régional, agriculteur et propriétaire terrien. Il a publié 16 recueils en hongrois et 8 recueils de poésie en traduction (anglais, français, turc, allemand, roumain, serbe, russe, slovaque). On lui a décerné le prix Opus d’Or du SZMÍT (Société des écrivains hongrois de Slovaquie) deux fois, et en 2014 il a reçu le prix Imre Forbáth pour le meilleur recueil de poèmes en hongrois de l’année. Il a remporté l’édition 2013 du concours de poètes Bóbita de l’Union des écrivains hongrois. Il a aussi recueilli les contes et les légendes de Mátyásföld (Matúšova zem, la terre de Matúš).

 

A propos du rédacteur

Sanda Voïca

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Sanda Voïca est née en 1962 en Roumanie. Publication de textes variés dans plusieurs revues roumaines et d’un recueil, Le Diable a les yeux bleus, éd. Vinea, Bucarest, 1999. Arrivée en France en 1999, elle écrit directement en français. Publications dans plusieurs revues littéraires, papier et numériques. Recueils publiés : Exils de mon exil, éd. Passage d’encres, 2015 ; Epopopoèmémés, éd. Impeccables, 2015. Présence dans l’anthologie Elles écrivent… elles vivent ici, en Normandie, éd. Les Tas de mots, 2014. Initiatrice et co-animatrice de la revue numérique Paysages écrits. Blog personnel : Le Livre des proverbes nouveaux